Il faudra un jour, il faudra parler de pont à quelqu’un qui n’écoute pas, et cela s’appelle écrire. J’écrirai à propos des ponts de mon histoire, comme pour prolonger le roman précédent qui les évoquait, mais c’était surtout pour parler de leur destruction pendant la guerre, à partir de phrases laconiques — les ponts avaient été détruits, on les avait fait sauter, pour ralentir l’arrivée des Allemands.
Le pont de Fragnée dont ma mère parlait, espérant me transmettre sa capacité à circuler en voiture dans la ville, ce qui ne m’arriverait jamais, pour situer un magasin en ville, proche ou pas du pont de Fragnée, et pour parler aussi des embouteillages. Comment les éviter, elle savait, d’avoir arpenté la ville à pieds depuis sa prime jeunesse. Elle croyait pouvoir me transmettre la géographie d’un lieu par sa seule parole. Et bien sûr il me resterait étranger. Dans ma mémoire, il y aurait bien un pont recouvert de dorures, d’arabesques, de statues peut-être même, et guère plus. Avec peut-être une église à une de ses extrémités, avec des toits en dôme, d’une architecture étrange. St Vincent, son nom ? La messe à St Vincent, disait un de leurs amis. Il disait qu’il allait à la messe à St Vincent, et c’était une façon de parler pour dire qu’il n’allait jamais à la messe. On avait dû me l’expliquer. Je creuse dans ma mémoire pour trouver des éléments qui ont trait à ce pont et c’est justement l’inverse de dresser un pont, de relier. La Meuse en dessous. Le parapet. Porte-t-il aussi aujourd’hui une multitude de cadenas accrochés par les touristes amoureux ? A-t-on réellement fait sauter ce pont en mai 1940 ? Ce que j’en garderais ne serait que la reconstruction d’un pont après la guerre ?
Moins prestigieux, plus proche de l’usine de Cockerill, le pont de Seraing, celui qui me séparait des miens, qui enjambait la Meuse qui charriait des péniches merveilleuses dont les petits hublots agitaient des rideaux transparents garnis de volants comme on fait coucou de la main. Le ventre lourd sur toute la longueur, de minerais, de charbon, de déchets, on ne savait pas. Le mystère de leur flottaison pour l’enfant que tu étais. La voiture parfois sur le pont, comment elle était arrivée là, un mystère de plus. Tu les regardais passer.
Un enchevêtrement de routes à plusieurs niveaux quand tout en bas c’est la gare des bus pour les changements. Les bus qui relient à la famille passent sur le pont puis remontent de l’autre côté de la vallée. Ceux qui sont directs, et les autres. Il faudra changer. La moue. Selon l’heure, on n’a pas le choix. Ce que cela modifie du trajet, quand il est coupé par trente minutes d’attente, debout, dans le froid, dans le soir déjà tombé souvent. L’intranquillité, être à l’heure, ne pas rater son bus, la tension que ça induit dans le corps déborde dans les paroles, dépêche-toi, je vais rater mon bus. En voiture, lire les plaques il faut. Ne pas se tromper de bande, sinon on est partis pour la ville et plus moyen de faire demi-tour. Une autre tension dans le corps.
Partie trop tôt, jamais vraiment être de quelque part. Ce flottement que le corps en garde. Une instabilité. Quand nager est plus naturel que marcher.
Depuis le pont, regarder l’eau en bas qui ne nous attend pas, qui file, qui charrie aussi. Défilé d’objets arrachés comme prises de guerre, violemment en temps de crue, à l’usure le reste du temps, léchant les berges indéfiniment.
Ce pont que tu aurais voulu être pour eux, tes parents, entre eux, quand tu n’avais été qu’un cadenas, posé là. Même si parfois c’est sur ton dos qu’ils avaient dansé. Trouvant un terrain d’entente pour dire tout le mal qu’ils pensaient de toi, sûrs que l’autre en face serait d’accord, emboîterait le pas, abonderait, une complicité improbable surgie du dénigrement. Mais la plupart du temps, tes parents t’adoraient. Ta mère le disait. Ton père n’avait pas la pratique du langage des sentiments. Ta surprise en lisant la phrase poétique et enflammée qu’il écrivait chaque année dans l’agenda de son épouse. Casser du sucre sur ton dos, c’était plutôt en temps de crise, comme survient une inondation, sans signe avant-coureur. Le fleuve déborde, comme on sort de ses gonds, saccageant tout avant de rentrer dans son lit. Sagement, calmement. On raclait en poussant la saleté au-dehors, on nettoyait, on aspergeait et tout était presque comme avant, juste le temps que cela sèche. Quelques traces sur les murs comme un enfant dessinerait une vague, la traînée blanche comme une ondulation avec le stylo. On en parlerait, on dirait l’eau est montée jusque là, une pointe de fierté malgré tout, il s’agit d’impressionner, montrer la hauteur, la trace humide parfois. Vivre au bord d’une rivière qui peut déborder, ce que le corps en garde. En garde sans repos jamais. Écrire, comme lui qui avait eu sa maison inondée, montrait du doigt la trace sur le mur.
