
Du plus fort, du plus loin dont tu te souviens, depuis ton arrivée à Bordeaux dans les années quatre-vingt dix du siècle dernier, le pont de pierre, souvent croise ton chemin lors de tes pérégrinations dans la ville. La première fois que tu l’as vu, seul le haut des arches était visible, résultat des grandes marées, on t’avait dit. Ce jour-là, tu réalises que les marées sont perceptibles jusqu’à Bordeaux, l’Atlantique pourtant situé près de cent kilomètres en aval.
Pendant près de 150 ans, il sera le seul pont à unir la rive gauche, le cœur de la ville historique et la rive droite, le quartier longtemps industriel, longtemps ouvrier, longtemps méprisé de la Bastide. Voguaient alors les bateliers pour assurer la traversée.
Tu aimes traverser ce pont. En tram pour monter sur les coteaux vers les lieux culturels de la ville. Le Rocher de Palmer pour les concerts, la Villa Valmont pour les rencontres de littérature ou de poésie. A pied pour le plaisir de traverser le fleuve, souvent tu t’arrêtes pour regarder les eaux tumultueuses de la Garonne.
En 2022, interdit à la circulation automobile, seuls les trams et taxis peuvent l’emprunter. Changement d’usage, changement de physionomie. De long en large, vélos, trottinettes et piétons le sillonnent.
Octobre 2022, un dimanche en fin d’après-midi, rendez-vous est donné devant une porte donnant accès à une pile du pont. A l’heure dite on entre, on perçoit dans la pénombre un couloir, au sol une discrète bande lumineuse guide le cheminement, une odeur d’humidité te saisit à la gorge. Un parcours sonore mêlant craquement de bateaux, clapotis de l’eau, chant des esclaves immerge le public dans l’univers de la traite des esclaves au 17e et 18e siècle. Force de ce parcours de mémoire en terre bordelaise imaginé par l’écrivain dramaturge haïtien Guy Régis Jr.
Tous les 7 avril, rassemblement sur le pont de pierre pour commémorer le génocide de 1994 des tutsis au Rwanda et les plus de 800 000 morts. Autour des familles de rescapés, se souvenir, transmettre, rendre justice. Témoignages énoncés et noms de victimes égrainés. Couronnes de fleurs jetées dans la Garonne. Jusqu’à ne plus les voir, avec recueillement on les regarde mener leur chemin vers l’océan.
Bordeaux, Caudéran, Mérignac, lieux de mon enfance. On ne parlait pas beaucoup esclavage à l’époque ni de lieux culturels sur la rive droite. Faudrait que j’y revienne ? …
Merci pour le passage et le commentaire Bernard ! Oui vous devriez, revenir, c’est encore timide la parole sur l’esclavage mais bien là, on parle même de la création d’un lieu de pédagogie, de ressources et de mémoire .