Je n’écrirai pas en araméen. Je n’écrirai pas en japonais. Je n’écrirai pas en sumérien, hébreu, étrusque, turc, iranien, papou, zoulou, aléoute, lituanien. Ni en morse.
Je n’écrirai pas dans l’argile ni dans la pierre. Je n’écrirai pas sur la surface d’une grotte sous-marine, d’un cratère de lune, de la carapace d’un microbe, de l’eau écumeuse d’une tempête au cœur du Pacifique.
Je n’écrirai pas dans le vide. Je n’écrirai pas au fond de l’eau. Je n’écrirai pas dans une bouteille, dans une brique, dans un terrier de lapin, dans une coquille d’escargot. Je n’écrirai pas dans un état de mort imminente, un état de vie végétative, un état de coma profond, un état de sommeil artificiel.
Je n’écrirai pas de précis de physique nucléaire. Je n’écrirai pas la notice de montage d’une fusée interplanétaire. Je n’écrirai pas non plus le mode d’emploi d’un fusil d’assaut, l’annuaire du téléphone, le guide touristique de grottes encore inconnues à ce jour, la recette d’un ragoût de chat. Je n’écrirai pas de livre-témoignage sur ma mort. Ni sur ma naissance.
Je n’écrirai pas À la recherche du temps perdu. Je n’écrirai pas Les fleurs du mal. Je n’écrirai pas Madame Bovary, Astronomie populaire, Tintin et les sept boules de cristal, Le père Noël est une ordure, La vie mode d’emploi, Le capital, Phèdre, Blaise et le château d’Anne Hiversère, Les enquêtes du commissaire Maigret.
Je n’écrirai pas le mot laciniation. Je n’écrirai pas le mot cholagogue. Je n’écrirai pas kérargyre, posthétomiste, remontadoire, hippobosque, potamochère, caryophilline, ampélographie. Je n’écrirai pas non plus pourquoi j’ai oublié ton nom. Je n’écrirai pas ce que j’ai oublié.
Je n’écrirai pas des choses qui ont déjà été écrites. Vieille chimère littéraire. Bien sûr que j’écrirai des choses déjà écrites. Mais pas dans le même ordre. Pas avec la même virgule. Pas avec les mêmes mots, la même intensité, la même couleur, la même résonance avec l’actualité, la modernité, le souvenir, le temps qui passe, le temps qu’il fait, le temps perdu jamais retrouvé. Pas avec la même écriture.
Quand je n’aurai pas écrit tout ça, j’arrêterai.

J’adore la fin, la phrase suivie de la photo. J’adore ce j’arrêterai. J’aime le tout mais la fin aurait presque pu être suffisante (je dis presque car pas sûre que l’on comprendrait) mais j’aime l’idée de cette phrase un peu choc et qui résume. Merci Jean Luc.
Merci Jean-Luc pour tous ces mots pour moi inconnus et surtout ce que vous écrirez quand vous aurez arrêté