#construire #10 | fragments insensés

L’écrivain Hippolyte Bergman est né, un soir d’automne, d’une attaque d’apoplexie aussi soudaine que tragique. Ce soir-là, un employé modèle du service comptabilité de l’entreprise PlasticWorld à Pelouche, leader des bidons plastiques industriels en Europe, disparaissait. En même temps, un écrivain venait au monde. À dire vrai, l’écrivain Hippolyte Bergman est véritablement né quelques mois plus tard, dans la chambre d’une maison de village au Pays basque où il était en convalescence chez sa sœur, au moment où il écrivait les premières lignes dans sa nouvelle vie. Il s’agissait de ce qui ressemblait à une liste de courses à faire au supermarché, lointain brouillon de son premier roman qui paraîtra deux ans plus tard, intitulé « Pas de coca pour Andrea ». Fondateur de l’école post-symbolique, courant littéraire qui vivra son apogée à la fin du XXIe siècle avec Charles Merlu et Irène Tsicassix, co-auteurs de la trilogie des Vieilles Guimbardes, Grand Prix du Livre en 2096, Hippolyte Bergman fut l’un des rares écrivains ayant réussi à s’extirper de sa condition de personnage de roman pour traverser le livre et se retrouver de l’autre côté, dans la position de celui qui écrit, en l’occurrence celui qui tape sur le clavier de l’ordinateur. Une prouesse qui lui vaudra la reconnaissance appuyée du SPRF, le puissant Syndicat des Personnages dans les Romans de Fiction dont il sera un interlocuteur privilégié lors de la crise de 2026 avec la SA, la Société des Auteurs. Les archives de l’époque révèlent un homme d’écoute, calme et attentionné. 
L’œuvre littéraire de l’écrivain Hippolyte Bergman est jalonnée de romans singuliers dont une caractéristique essentielle tient dans le contour des acteurs. Cet aspect contient les bases de ce qui deviendra le courant post-symbolique dans lequel on parle d’acteurs plutôt que de personnages, dans la mesure où ceux-ci jouent le rôle que l’auteur leur attribue dans les pages du roman, mais qui ont une personnalité propre en dehors.
Hippolyte Bergman chantait du Luis Mariano sous la douche.
Hippolyte Bergman n’aimait pas les chats qui le faisaient éternuer, les parfums français qu’il trouvait trop chers et les fils dans les haricots verts.
Hippolyte Bergman lisait Paul Auster, Georges Simenon et Corto Maltese.

Charlize Yokeyosheda est née couturière. Brodeuse, pour être exact. Elle est venue au monde au début du XXIe siècle dans des romans de gare sous d’autres noms (les noms des acteurs de romans sont évidemment ceux de leurs personnages). À l’instar d’Hippolyte Bergman, elle parvint à se libérer des pages des livres où elle était apparue pour devenir l’une des poétesses majeures de l’ère préapocalyptique qui prendra fin avec le bombardement de la bibliothèque Takeda en 2043. C’est à cette date que Charlize Yokeyosheda a disparu, laissant supposer que les bombes l’avaient ensevelie. 
Charlize Yokeyosheda aimait les pommes, la crème de marrons et la focaccia que vendait Guiseppe sur la via Margutta à Rome.
Charlize Yokeyosheda allait au cinéma une fois par semaine, les jeudis soirs, habitude qu’elle a conservée toute sa vie connue.
Charlize Yokeyosheda n’avait pas le permis de conduire automobile, elle chevauchait une Flying Flea, une moto électrique de la marque Royal Enfield.

Vertueuse Shimoniki n’est pas née dans une œuvre de fiction. Elle n’a jamais été un personnage de roman, bien que sa compagne Charlize Yokeyosheda ait écrit des centaines de pages de poésie sur elle. Vertueuse Shimoniki était une cuisinière de talent plus que de renom, une amie de qualité comme chacun et chacune en rêverait et une danseuse de crawling rock de premier ordre.
On doit également à Vertueuse Shimoniki d’avoir, bien malgré elle, éventé la non-disparition de Charlize Yokeyosheda dans le bombardement de la bibliothèque Takeda lors d’une discussion saisie par les caméras de surveillance de Vancouver et archivée sur un disque mère ayant miraculeusement survécu aux multiples guerres et séismes pendant plus de vingt siècles.
Vertueuse Shimoniki faisait du vélo, mais pas de trottinette. 
Vertueuse Shimoniki est morte centenaire en avalant un ajitsuke tamago, un œuf dur japonais mariné dans de la sauce soja, du mirin et des feuilles de kombu.
Vertueuse Shimoniki avait un sixième orteil au pied droit et souffrait d’insomnie.

Flibuste Chakravarty est né dans un avion trois pages avant sa mort. Pilote de B-36 militaire, il a eu le triste honneur de lâcher la bombe qui a détruit la bibliothèque Takeda en 2043, exactement trente-quatre secondes avant l’explosion de son bombardier rattrapé par le souffle de l’explosion. 
Flibuste Chakravarty écrivait de la main gauche de longues lettres adressées à sa mère qui vivait à Bombay.
Flibuste Chakravarty savait jouer de la trompette et de la cornemuse.
Flibuste Chakravarty était végétarien.

Horace Liberatore a vécu une enfance riche en aventures dans les pages d’une série de livres pour enfants mettant en scène Charlie le lapin magicien. Il est également apparu dans le public d’un spectacle de cirque durant lequel la trapéziste Lucie Kirikova a trouvé la mort, événement qui servira de trame principale à l’une des enquêtes du commissaire Charolles. Quelques secondes avant l’anéantissement de la bibliothèque Takeda, il en est sorti après avoir passé plus d’une heure dans le rayon des bandes dessinées.
Horace Liberatore adorait mâchouiller des bâtons de réglisse.
Horace Liberatore ronflait en dormant.
Horace Liberatore rêvait de jouer de la batterie.

Fidèle Bogatyriov n’a vécu que quelques instants, le temps d’apparaître dans le parc pour enfants devant la bibliothèque de Takeda jusqu’à l’explosion de la bombe. Le temps d’être assis dans un bac à sable et de lever la tête pour voir un avion passer. Le temps de pointer son index vers le ciel et de babiller quelque chose comme « le navion ». La vie littéraire et littérale de Fidèle Bogatyriov n’aura duré que quelques secondes. 
Fidèle Bogatyriov n’a pas eu le temps de savoir s’il aimait les carottes.
Fidèle Bogatyriov n’a pas eu le temps de savoir s’il préférait dormir sur le dos ou sur le côté.
Ni même s’il suçait son pouce.

Maria van » t Klooster adore faire du vélo et n’a jamais laissé pousser ses cheveux.
Burt Lopez porte un manteau gris depuis le décès de son épouse.
Katrina Escudero enseigne l’espagnol par correspondance.
Hanae Cherkaoui vit dans un fauteuil roulant depuis l’âge de quinze ans, à la suite d’un accident de voiture. Son père, Keiji Cherkaoui, qui conduisait le véhicule, est mort à l’instant même où la calandre de sa Mercedes Classe A AMG Line 200 d 8 g DCT 5 portes est entrée en collision avec la pile d’un pont qui ne devait pas se trouver là.
Franzen est un berger belge. Il est aussi un chien de roman capable de produire un aboiement déchirant, le plus souvent annonciateur d’un drame qui ne manque pas de survenir dans les secondes qui suivent. Comme une bombe qui s’apprête à tomber sur le toit d’une bibliothèque. 

Photo de Poul Cariovsur Unsplash

A propos de JLuc Chovelon

Prof pendant une dizaine d'années, journaliste durant près de vingt ans, auteur d'une paire de livres, essais plutôt que romans. En pleine évolution vers un autre type d'écritures. Cheminement personnel, divagations exploratives, explorations divaguantes à l'ombre du triptyque humour-poésie-fantastique. Dans le désordre.

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