#construire #10, il y a ces gens

Il y a cet homme encagé, je le croise souvent, il porte une cage sur son dos mais il ne s’en rend pas compte, j’ai voulu l’en soulager, il a hurlé de douleur, sa cage est scellée à sa chair, par ailleurs, il n’est pas bien aimable, sa cage est si lourde qu’il a le regard constamment rivé au sol, il marche ainsi sans voir personne, je crois qu’il est aussi un peu sourd.

Il y a Roux qui habite dans un tube semblable au mien, juste en face du mien, quand l’écran s’est écroulé, j’ai découvert son existence, comme moi il a la peau très blanche, sa chevelure est flamboyante, nous ne pouvions pas nous entendre, nous nous faisions des gestes, nous dansions l’un en face de l’autre, nous faisions mes mouvements de gymnastique l’un en face de l’autre, nous mangions l’un en face de l’autre, nous dormions l’un en face de l’autre, nous nous regardions intensément, c’était doux à vivre après tant de solitude. Et puis il a disparu, depuis je le cherche…

Il y a les Gris qui se déplacent en horde, des hommes et puis des femmes, difficiles à distinguer les uns des autres, les Gris crient, les Gris n’écoutent pas, les Gris agressent, les Gris voient une autre réalité que la mienne, j’ai très peur des Gris.

Il y a cette plante, une capucine que j’ai semée, et vue pousser, et vue s’épanouir, et vue s’étioler, et vue mourir, je l’aimais tant, c’était ma première amie. 

 Il y a le Vociférateur, toujours debout sur une hauteur il crie des choses avec fureur que les Gris répètent avec rage, je les comprends mal, il est question de « dépassés », d’enfermer « les dépassés », de « chasser les dépassés », ses yeux sont enfoncés et sa bouche se tord, ses jambes sont raides à force de se grandir, sa chevelure est jaune, sa voix rauque est sonore, son sourire mauvais. Il a accumulé tant de colère depuis si longtemps que rien ne peut l’éteindre. Il ne parle pas il hurle il ne discute pas il tranche il n’approuve pas il est contre, quoi que tu fasses quoi que tu dises, la haine est sa compagne la plus chère celle qui leur donne toujours raison et tu ne feras jamais le poids …

Il y a les familles à l’envers que les enfants dirigent, ils tiennent en laisse leur géniteur et les laissent parfois mourir de faim, d’autres les gâtent au point de les rendre énormes et insupportables, les familles à l’endroit se font de plus en plus rares, il paraît qu’elles se terrent, les enfants n’y dirigent pas les parents , ils grimpent volontiers sur leurs genoux pour écouter des histoires, une fois un petit garçon est monté sur les miens, il a posé ses très grands yeux sur moi et m’a dit : « raconte s’il te plait! »je lui ai raconté le tube, mes journées dans le tube, la rencontre avec Roux, et ça m’a plu, sa joue touchait la mienne, tellement douce et rose

 Il y eu cet homme qui m’a découverte après l’attaque des Gris, il sentait fort mais pas autant que le vieux manteau dont il m’a recouverte, il m’a emmenée chez lui, il marchait en zig zag et buvait beaucoup des alcools très forts, il parlait à tort et travers d’une voix pâteuse, je n’aimais pas son haleine, je n’avais pas compris alors qu’il m’avait sauvé la vie pour son propre usage, il a voulu m’enfermer dans une pièce, ce n’est pas ce que je désirais, sa mère m’a libérée et chassée en criant Allez ouste ! Ouste ! je ne sais toujours pas ce que veut dire « ouste » mais je vois que les femmes ne m’aiment pas beaucoup 

Il y a celui qu’ils appellent le fou qui va nu dans les rues avec un mouchoir sur la tête dont il se sert pour moucher les gens contre leur volonté et en riant très fort, il ne m’a jamais mouché je ne sais pas pourquoi comme j’ignore d’où il vient et où il va

Il y a cette femme qui porte toujours un masque. elle était douce au premier abord, se disait ton amie, son sourire mordait un peu mais je me suis efforcée d’y croire, son corps était tout rond et sa poitrine si importante qu’on avait l’impression qu’elle allait fatalement chuter vers l’avant, elle raidissait fortement son dos et portait son menton haut pour se tenir à la verticale, elle étouffait sous son masque, elle l’a retiré, la peau lui brûlait elle criait des horreurs, m’a jetée à la rue, mon ménage n’étant pas à la hauteur des services rendus selon ses dires, les services étant la nourriture et un matelas pour dormir, elle a trouvé mieux depuis. J’ignore d’où elle vient mais je vois plus clairement où elle vas, il suffit d’aller ailleurs

Il est inatteignable derrière ce cylindre de verre. Si tu l’approches de trop près le cylindre se brise et il prend feu, si tu lui parles, il entend autre chose que ce que tu lui dis, si tu l’ignores il te court après et veut t’englober sous son verre où tu vas t’asphyxier, si tu vas vers lui ,il veut quelqu’un d’autre. Cette vitre est sa protection mais aussi sa prison. De dedans il hurle pour qu’on le libère et si on le libère, il hurle de douleur car tout le perce

Il y a les escargots, invisibles dans leur coquille, ils se font tout petits et te craignent à priori, leur voix est si basse que personne ne les entend, alors ils pleurent que personne ne les écoute, ils se cachent sur toi, tu ne les vois pas, mais ils sont installés au revers de ta veste sur un pli de ton pantalon, dans une de tes poches, ils s’accrochent ils s’accrochent et quand tu cours, il s’écrient Je m’envole et ne sont pas peu fiers

A propos de Catherine Plée

Je sais pas qui suis-je ? Quelqu'un quelque part, je crois, qui veut écrire depuis bien longtemps, écrit régulièrement, beaucoup plus sérieusement depuis la découverte de Tierslivre et est bien contente de retrouver la bande des dingues du clavier...

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