# Construire 10 # Le passage des temps

C’est un sous sol où les personnages réels y côtoient les personnages inventés sans signalement particulier.

Un curé jureur du Lot, né dans le lieu dit Cailhau, prête serment à la Constitution civile du clergé en janvier 1791, ce qui lui vaut la faveur des autorités révolutionnaires, puis le mépris de sa paroisse. Il doit essuyer la houle vendéenne. Il disparaît après le Concordat. Il possédait, dit on, une calligraphie admirable,

Un ouvrier agricole et sa famille partent pour les colonies expulsés de France pendant la Commune en 1891. Ils s’arrêtent en cours de route ; elle fait des ménages, cuisine pour d’autres, coud, lave repasse, nettoie, lui loue ses bras comme les Caracoles fuyant leur pays poussés par la faim, ils enjambent aussi la Méditerranée, ils portent en eux l’exil de leurs origines et la hantise de la faim gravée dans leurs chaires. La France accorde par erreur aux Communards quelques arrhes d’une terre semi aride, un instituteur itinérant leur apprend la lecture et l’écriture. Ils reprennent leur combat,

Une future mathématicienne, intellectuelle viennoise, naît dans une famille de la bourgeoisie juive assimilée et cultivée. Elle montre un talent inhabituel pour les mathématiques, en tout cas pour une si jeune femme. C’est un comble, elle résout des problèmes d’arithmétique avant de savoir écrire correctement. Plus tard, autour de 1931, elle publie une note sur les espaces métriques dans une revue germanophone spécialisée, Fundamenta Mathematicae, puis disparaît. Son unique article est cité, sans qu’elle soit nommée, dans un manuel américain de 1967,

Après La Peste et L’Homme révolté, fuyant sa célébrité, il revient chez lui en été pour voir sa mère, pour s’oublier dans la mer, pour rencontrer la lumière, pour ce quelque chose qui existe dans ses carnets où des phrases sur la beauté et la justice ne seront jamais publiées. Plus tard, il se déchire, s’arrache avec douleur. Son exil forcé est pour lui une blessure intime, presque sacrée. Il écrit : « Je suis séparé de ce qui m’a fait. » Entre son pays et sa mère, son choix est fait parce qu’il reconnaît, accepte, regarde en visionnaire la part la plus fragile et la plus vraie de lui même. Il sait qu’il est condamné à l’incompréhension, aux railleries, aux quolibets, aux insultes ; il ne peut pas faire autrement,

Voir aussi Jean Grenier, son maître.

Un futur instituteur, Aït C. naît pauvre, très pauvre. Son père, « ce gueux », est toujours absent. Il aime la langue et la littérature françaises, qu’il n’assimile pas à un butin de guerre mais à un chemin vers l’universel. Il rencontre Emmanuel R., élevé par une mère espagnole de condition modeste, seule et solitaire. Leur amitié est l’une des plus belles fraternités littéraires de ce pays colonial, par la loyauté inconditionnelle de deux fils du peuple, deux orphelins, deux instituteurs, deux écrivains, deux hommes qui ont fait de la fraternité méditerranéenne le cœur de leur œuvre.

Aït C. répond à la sollicitation de son amie Germaine T. pour mettre en œuvre un projet socio éducatif pour les plus démunis, ruraux appauvris et habitants des bidonvilles, une bombe sociale dans des lieux difficiles, revendicatifs, révoltés, prêts pour l’explosion. Son Journal, une œuvre précieuse, traversera la mer ; lui, non. Il note à la date du 14 mars 1962 « rien d’extraordinaire ». Il est assassiné par l’O.A.S. le 15 mars,

son humanité dérangeait,

Un futur syndicaliste naît à Montcy Saint Pierre, dans les Ardennes, d’une famille nombreuse, frère parmi huit. Soldat malgré lui, il refuse ses médailles largement méritées comme on refuse de porter les armes. Il tombe yeux grands ouverts et meurt le 14 juillet 1953, place de la Nation d’une balle dans le sternum, en manifestant aux côtés de travailleurs algériens que la police massacre. La République lui offre ce jour là le seul brevet qu’il n’a pas demandé, celui du martyr. Il reste le symbole des combats sans fin de la classe ouvrière,

Un poète, né de père inconnu, Jean, est élevé par sa mère ouvrière. Il appartient à la frange la plus pauvre des Européens de ce pays, ce qui déterminera sa vision du monde, amplifiera sa sensibilité poétique. Les temps étant ce qu’ils sont, il se sait à l’écart des grands cercles littéraires. Qu’importe. Il publie Poèmes, dirige des revues, revendique son homosexualité, milite, écrit, rêve de fraternité. Il croit cette utopie possible, il la sait, il la veut. Il n’écoute ni le bouillonnement des bruits, ni les cris sinistres, ni les hurlements de plus en plus stridents qui tranchent et découpent la douceur factice des soirs, ni le cliquetis des armes aux aurores, ni les claquements secs, un peu sourds comme si le métal expulsait brutalement un souffle comprimé, ni les courses poursuites de pas essoufflés. Il ferme les yeux, refuse les prophéties alarmantes. Lui restera, les yeux bandés. On assassine toujours les poètes,

Un futur soldat, nourrisson de quinze jours, est recueilli par la congrégation des Sœurs missionnaires de Notre Dame d’Afrique. Sa peau est translucide, ses yeux à peine ouverts devinent la solitude qui l’attend, un éventail de fins cheveux blonds parsème son crâne à demi chauve, il hurle, secoué de sanglots ; sur son manteau de laine blanche immaculée est épinglé un petit rectangle de papier à gros carreaux où son nom apparaît dans une écriture déliée, à l’ancienne, lettres soigneusement tracées « Quentin Janer dit “Coco”, catholique ». Le petit rectangle de papier disparaît, s’évanouit comme les ombres qui lui ont donné vie, il n’a jamais existé. On lui attribue un numéro, on l’inscrit dans les registres, on l’affuble d’un nouveau prénom et d’un nom d’usurpation, on ne reconnaîtra rien d’autre. On le déclare officiellement auprès de l’Administration française un peu plus tard, on s’apercevra qu’une écriture différente a rajouté sur son acte d’état civil un surnom « Coco ». On ignore quand, par qui, pourquoi, ni comment son acte de naissance a pu être modifié?

Un futur reporter de guerre se voit confier la rédaction d’une chronique dans un pays où ce journal tout juste créé est sensible aux actions humanitaires. Mon entrevue avec un ethnologue et un historien me plonge directement dans le passé de ce pays qui fut exsangue, populations décimées, détruites, désagrégées, défigurées, démembrées par les grandes famines et épidémies, des milliers d’enfants sont orphelins ou abandonnés dans la rue, à même le sol, en haillons, n’importe où, n’importe quand parce que la faim déshumanise. Un archevêque constate l’absence de structures pour les femmes et les enfants indigènes ; il décide de créer une congrégation féminine spécifiquement pour ce pays là. Les toutes premières volontaires, huit jeunes femmes bretonnes, recrutées pour fonder la congrégation, arrivent le 9 septembre sur le sol africain. Leur mission humanitaire est claire et précise, pour éduquer, instruire, former, elles doivent apprendre les langues pour vivre au plus près des autochtones (Kabyles, Berbères, Mozabites, etc.). Elles créent et encadrent, avec opiniâtreté, foi indéfectible les orphelinats qui accueillent des enfants de toutes origines, Européens, « indigènes » (selon la terminologie coloniale), métis, dans un contexte où les filles mères (vocabulaire de l’époque) sont fortement stigmatisées, rejetées, bannies ; cercle vicieux, système vicié qui augmentent la fréquence des abandons de nourrissons. Son article est publié avec leur accord. Elles l’autorisent à photographier les enfants ; les plus grands accourent, leurs visages rieurs, joyeux ou timides, presque effrayés, leurs yeux vifs, intelligents et espiègles saisis en noir et blanc se sont fixés sur ma pellicule autant que dans ma mémoire. Ces photos sont devenues un livre. Je me demande toujours comment au milieu du dix-neuvième siècle ces jeunes femmes ont fait pour passer du breton à l’arabe et autres langues, pourquoi s’exiler à ce point ?

« L’œil jette l’homme dans la tombe et le chameau dans la marmite. » Le regard est un acte de l’âme qui peut altérer la matière, l’œil est source, le moi dans l’écriture est l’œil, l’œil comme origine. La fascination est un pouvoir sur l’âme, et l’âme agit sur les corps comme lieu d’inscription à l’intérieur et à l’extérieur des corps, soit avec fascination, soit avec prophétie a moins que la prophétie ne devienne fascination et inversement. Tout procède de l’œil. » Abū ʿAlī al-Ḥusayn ibn ʿAbd Allāh ibn Sīnā dit Avicenne,

Ailleurs

Un radio opérateur 7th Infantry Division James Beaumont Whitfield 1929 1953 est né à Savannah Géorgie ville natale d Eleanor Decker née Beaumont mère de Robert peut être une coïncidence géographique et nominale Beaumont est le nom de jeune fille de la mère de Robert deuxième prénom de James Whitfield dont on ne tirera ici aucune conclusion le récit est libre de l’exploiter ou de l’ignorer. James est fils d un médecin noir de Savannah lui même descendant de Cornelius Mc Kane et d Alice Woodby Mc Kane première femme noire médecin ; fondateurs d un hôpital et d une école de formation pour infirmières et médecins noirs de 1893 à ?. James Beaumont Whitfield possède une beauté afro américaine à couper le souffle une présence qui suspend le regard, ses yeux ont une couleur dérangeante ils imposent le silence,

Un futur officier Robert Edward Decker Lee 1933 est né à Birmingham entre à l’Académie militaire de West Point en septembre 1950 à dix sept ans sur recommandation de son père capitaine d industrie. Il fait partie d une longue lignée aristocratique du côté de sa mère, uniformes, rigueur, tradition, une certaine conception de l’honneur qui ressemble à celle de sa famille mais qui est plus formalisée, le sang et les larmes amplifient les odeurs de cire et de bourbon de Magnolia Crest. Il s’y sent à sa place ce qui est étonnant pour un homme qui ne se sentira bientôt plus à sa place nulle part. Dans l’avion militaire au dessus du Pacifique ses yeux fixent la nuit sans espoir, ils cherchent à déchiffrer cette obscurité compacte, massive. West Point lui a donné un cadre, lignes claires, hiérarchies nettes, une syntaxe du monde. Il sent confusément sans pouvoir le formuler que là où il va cette syntaxe aura une autre grammaire, peut être aucune. Étrange destin que celui d’un homme qui sent déjà que bientôt aucun lieu ne saura plus l’accueillir. Il s’endort les yeux ouverts,

Voir James Whitfield radio opérateur Savannah Géorgie mort le 14 janvier 1953 au nord du 38e parallèle.

A propos de Martine Lyne Clop

J'ai débuté ma vie professionnelle par l'obtention d'une licence en psycho-pédagogie en tant que professeure des écoles, mon mémoire portait sur le langage et la communication, très inspirée dans ma pratique pédagogique par Piaget et Montessori j'ai suivi des enfants autistes, trisomiques 21 ou enfants ayant des difficultés d'expression de langage. J'ai animé pendant sept ans des centres de vacances et de loisirs, accueillant pour la plupart des enfants orphelins issus de l'Aide Sociale à l'Enfance. Décidant de changer d'orientation professionnelle, j'ai présenté et réussi en continuité un DESS en droit privé, un master en systèmes de management de la qualité, une école d'ingénieurs - CESI – reconnue par la Conférences des Grandes Écoles où j'ai obtenu un master spécialisé en sécurité et risques industriels puis un master 2 en audit social et GRH tout en travaillant pour différentes entreprises. Lectrice assidue, intéressée malgré mon background scientifique par la transmission littéraire, je rencontre lors d'un atelier d'écriture Kossi Efoui, grand prix littéraire d'Afrique noire. Kossi Efoui me donne à lire puis à écrire, me fait découvrir ses textes incantatoires me prodigue conseils et soutien, m' encourage à publier La barbarie des exils Editions l'Harmattan Collection Amarante à compte d'Editeurs.

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