Voici le début d’un projet motivé par l’expostion aux Archives départementales de Bordeaux « Effacées » au sujet des femmes détenues à la prison de Cadillac en Gironde. Les récits de vie sont écrits à partir des quelques notes des registres d’écrou. Chantier en cours, à poursuivre.
Fragment de vie de Louise Pouvereau et de Jean Heyraud, numéro d’écrou 3752
Imaginons un couple dans une cour d’Assises à Bordeaux au mitan du XIXe siècle. La femme a quarante ans, un visage tout en rondeur, le teint brun parce qu’elle travaille la terre à Saint Romain, en Gironde. À côté d’elle, son compagnon de quarante et un ans, à la chevelure dense et grisonnante, aux yeux gris, montre plusieurs signes de nervosité. Il est détenu depuis plus d’un mois à la maison de justice de Bordeaux, traité sans douceur ; il a été « pris au corps » par les forces de l’ordre un beau matin de juillet chez lui. Louise ne le regarde pas et semble même ne regarder personne. Ils attendent les concluions de leur condamnation. M. Faget de Quennefer, leur avocat, a pu prouver des circonstances atténuantes en leur faveur. Pourtant la peine reste lourde : deux ans de prison pour chacun. Ils ont extorqué la signature d’Antoine Restouil au bas d’un écrit opérant obligation de payer la somme de cinq cents francs. C’est un acte de force : par violence ou contrainte ? Jean Heyraud est envoyé à la maison centrale d’Eysses. Louise Pouvereau est conduite à la prison pour femmes de Cadillac. Par décision de M. L’Empereur, une remise de peine de six mois est accordée à Jean Heyraud le deux décembre 1852.
L’interrogatrice : Que juge-t-on ?
Fragment de vie de Françoise Libret, numéro d’écrou 3436
On lit sur l’acte d’écrou de Françoise Libret qu’elle est âgée de trente-quatre ans, qu’elle demeure dans le Gers à Monbrun et qu’elle est « femme Mecegres ». Ses cheveux et ses sourcils sont noirs, sa bouche est grande. Son activité professionnelle fait d’elle une « ménagère ». Elle a été condamnée à dix-huit mois de prison et conduite à la maison centrale de Cadillac le 25 juin 1851. On l’accuse d’avoir volé ; la nature de ce vol n’est pas précisée. Une marque particulière est mentionnée dans son signalement : il lui manque une dent à la mâchoire supérieure.
À Cadillac, elle dort à côté d’Anne Courby, enfermée pour infanticide, qui se réveille en hurlant chaque nuit. Françoise sursaute et reste de longues minutes le cœur battant, entièrement recouverte par son drap. Elle fuit le regard de sa voisine de dortoir lors des tours de cour en journée. Elle marche les mains dans le dos en comptant ses pas. Au réfectoire, les détenues sont installées dos à dos, elles ne peuvent pas se parler. La bouche de Françoise reste close la plupart du temps, elle ferme les yeux quand elle ne veut plus voir mais elle ne peut boucher ses oreilles.
L’interrogatrice : À combien de pas un tour de cour ?
Fragment de vie d’Anne Courby, numéro d’écrou 3737
Anne Courby a vingt-neuf ans lorsqu’elle est conduite à Cadillac pour effectuer une peine de dix ans de travaux forcés le 24 juin 1851. Sa profession exacte n’est pas mentionnée, elle est « journalière », autrement dit contrainte aux aléas d’un travail précaire pour lequel elle est systématiquement embauchée et payée à la journée. Les travaux de force du centre de détention sont garantis sur une période de dix ans et non rémunérés puisque la peine s’effectue dans le cadre d’un rachat des fautes. Le signalement précise qu’elle porte le nom de son père, elle n’est donc pas mariée, que sa mère est décédée et que les cheveux ainsi que les yeux sont châtains, le front bombé et le menton à fossette. En plus de sa condamnation aux travaux forcés, elle doit subir une surveillance perpétuelle.
Elle est affectée au travail du linge, et s’occupe plus particulièrement du lavage à l’étuveuse. Chaque jour, elle récolte les draps et les vêtements souillés soumis à la grande buée. À Cadillac, les détenues ne disposent pas de produits d’hygiène, les douches sont rares et les désordres corporels fréquents. Il arrive que l’eau chauffée à 90° dans la grande lessiveuse brûle les bras, que l’absence de ventilation de la pièce déclenche des quintes de toux rauque ou que le dos se bloque coupant soudainement le souffle comme un coup de poignard reçu par derrière. Quand Anne tourne le linge avec son bâton dans la grande bassine, il arrive qu’elle voie surgir le visage du nouveau-né qu’elle a noyé. Elle tient quatre mois. Elle est décédée le 31 octobre 1851.
L’interrogatrice : Que disent les rapports sanitaires ?