Ce que j’ai à dire, je le sais. Plutôt ce que j’ai à écrire. C’est intéressant, d’ailleurs, cette confusion entre dire et écrire. Écrire des mots n’est-ce pas dire des mots avec son stylo ? Depuis quand je le sais ? Des semaines, des mois même. Je me suis lancée plusieurs fois déjà. J’ai écrit différentes premières phrases. Il paraît que pour parvenir à écrire, il faut écrire. Donc j’ai écrit une première phrase. J’en ai composé une deuxième, que j’ai trouvée pire que la première, sans intérêt, sans rythme, aucun allant, aucune nervosité dans le style. Mou, ennuyeux, décourageant. Qui aurait envie de lire cela ? Pas vous, pas même moi. Les idées, je l’ai déjà dit, je les ai. Dans quel ordre les exprimer, les ranger, voilà ce que je ne parviens pas à décider ? Il y a une logique dans ce dont je veux convaincre. Ce n’est pas le bon mot —les bons mots m’échappent —, je ne cherche pas à convaincre, juste à exprimer les choses. Là est la difficulté. Il y a les faits, il y a mes déductions qu’engendrent ces faits et il y a mes intuitions, mes suppositions. On ne devrait jamais faire de suppositions. Mais en l’espèce, c’est incontournable. Alors je fais des plans. Par ordre chronologique des événements, ordre croissant ? Ordre décroissant ? Des plans pour raconter les choses ou la lecture que j’en fais. Je me lasse avant d’avoir aborder le cœur du sujet. Je regarde par la fenêtre, il fait un temps superbe. Un tour de jardin peut-être. Laissons le stylo et allons parler aux arbres, ils sont bons publics. Je prends le gros platane dans mes bras. Je discute avec lui. Pourquoi n’est-il pas en panne, lui ? Chaque jour de ce printemps qui s’installe, il lui pousse des feuilles neuves parfaites. Mes phrases ne seront jamais parfaites. Il est peut-être là le moyen de repartir : revenir en arrière, relire mes premières phrases, y mettre davantage de nervosité, de chair, d’incarnation, les améliorer, tenter de les faire sonner, les parfaire.
Inutile que je me demande si c’est la peine d’écrire. C’est la peine ! Je me le suis suggéré et j’ai accepté ma suggestion. Ma détermination n’empêche pas mon cerveau de mariner et de quelle façon ! Mes idées se mélangent aux petits événements de la vie. Que vais-je cuisiner pour le déjeuner ? Il ne faudrait pas que j’oublie de lancer une lessive. Je vais la lancer tout de suite, ce sera fait et je n’aurai pas l’impression d’avoir complètement perdu mon temps. Toutes ces tâches domestiques indispensables ou inventées ne sont que prétextes à ralentir mon écriture. Ce sera bientôt la panne sèche. Je la sens venir, je me surprends à me masser le bras. Serait-ce la crampe de l’écrivain, comme celle qui a saisi un jour, à la mairie de Pointe à Pitre, une employée occupée à remplir une fiche d’état-civil que j’ai attendue longtemps?
Savez-vous que j’ai une très grande admiration pour le métier de garagiste, plus précisément celui de mécanicien. Votre véhicule tousse, hoquète et s’arrête. Le mécanicien ouvre le capot, il actionne le démarreur et il écoute. Il lui arrive de trouver la panne au son. C’est admirable ! Le mécanicien est un artiste de la résolution des pannes. Pas moi ! J’ai beau relire mon début à haute voix. Je détecte bien un problème. Mais lequel précisément fait renacler mon moteur ? Mystère. Quelle articulation ne fonctionne pas ? Laquelle faut-il démonter, corriger et remonter ?
Penser à vous en train de me lire, d’en être surpris, choqué, malheureux peut-être ou pire incrédule, arrête ma plume. J’ai si peur de la façon dont vous allez me recevoir que pour un peu je cesserai d’écrire. Je vous dirais que je n’ai rien à vous apprendre, je me tairais sur mes certitudes et sur mes doutes, j’édulcorais mon exposé. Ce serait faillir. Faillir à vos yeux et aux miens : impossible ! Allons, que diable, de l’audace ! Ce que j’ai à écrire, ma main à couper que vous ne le savez pas. Il faut de l’orgueil et de l’humilité pour écrire.
Puisque c’est une nécessité : un mot, un deuxième mot, un troisième. Arrive le bruit coutumier de la plume sur le papier, l’odeur de l’encre, le plaisir de faire des phrases, d’exposer le mieux possible ce que j’ai à dire. Je me laisse aller à la jouissance d’écrire avec facilité, sans crainte.
Jusqu’à la prochaine panne…