#construire #11 | passeurs d’histoire

Dès la première édition de La cuisinière provençale, livre de recettes à succès qui date de 1897, Jean-Baptiste Reboul énonce les principes de la marinade pour les poissons. Beaucoup d’ingrédients, oignons, échalotes, carottes, persil, laurier, thym, poivre en poudre et en grains, clous de girofle, muscade, huile, vinaigre… Nous aimons tous la marinade riche, pourvu qu’elle joue son rôle d’enrichissement, de sublimation de la palette gustative. On peut préférer la marinade simple, un peu de citron, d’huile et de miel sur des blancs de poulet avant de les griller. Pour des saveurs simples et identifiées, où l’alchimie cède la place au naturel déjà exploré, parfois même mémorisé. La marinade littéraire relève de la même recherche, parfois d’une recette identique, même si bien trop souvent, elle est subie plutôt qu’anticipée, elle est point d’arrêt plutôt que gestation.

Lorsqu’il s’agit d’écritures, la marinade maison, celle que je pratique par culpabilité, se perd en ingrédients, mais aussi en temps. S’il est admis que le temps d’écriture dépasse largement celui où nos doigts jouent du clavier de notre ordinateur ou manipulent le stylo sur une page de notre cahier de notes, le temps d’écriture sans écriture est un gouffre sans fond qui nous aspire. Je pense à ce temps passé dans le lit entre éveil et sommeil où se rejouent les scènes déjà modifiées dans des lignes pas encore écrites. Cette anticipation de l’anticipation qui tue à la fois l’œuf et la poule fait trépasser l’idée avant même qu’elle ne soit énoncée. Ce phénomène est courant chez moi. Combien de livres non écrits ? D’idées réduites en poussières ? De grossesses avortées ?

Il y alors la solution dans l’acte d’écrire. Écrire. Coûte que coûte, autonymie ou recette de cuisine, recopier un annuaire ou une strophe de Saint-John Perse. Puis laisser le mot s’évaporer. En chercher la vapeur, l’odeur, l’épice, ce qu’il dit ou, plus sûrement, ce qu’il ne dit pas. Et si rien ne se passe, un autre mot, une autre idée même morbide, même noire, même pourrie. Au premier signe de vie, assembler les atomes en poussières d’idées, les poussières en grains, les grains en fragments. Écrire du fragment. Accumuler les fragments, faire des tas de briques qui ne serviront peut-être à rien. Qu’on laissera à l’abandon dans notre chantier, qu’on n’utilisera jamais. Sauf qu’elles sont là, ces briques. Au cas où. Ou, plus certainement, pour nous rappeler qu’on a besoin d’inutile pour créer de la matière. On a besoin d’inerte pour créer de la vie.


Je trouve parfois ce que je cherche dans un ailleurs dont je n’ai pas les mots. Une musique, ça m’arrive. Une photo, un dessin, une toile. Une sensation, un souvenir, un relent nostalgique. Se présente alors la nécessité de capturer le détail, comme un papillon rare passerait devant vos yeux que vous deviez attraper. Parfois, ce n’est pas possible, l’instant est trop éphémère, le trésor s’est envolé pendant que vous cherchiez votre filet à papillons. Mais d’autres fois, vous parvenez à la capturer. Manipulez-le avec précautions, avec douceur. J’ai écouté en boucle Selling England by the pound de Genesis pour faire ressurgir une sensation d’adolescent. J’ai scruté une photo de mon père et moi à l’âge sept ans en train de regarder le défilé du 14 juillet pour retrouver une odeur. Même si, au final, vos souvenirs deviennent une fiction.

Le truc est là, dans la fragmentation. Pour reconstruire ou pour détruire. Parce que le phénomène mérite aussi d’être inversé. Une forêt trop grande se morcelle en parcelles, en bosquets, en arbres, en branches, en feuilles, en brindilles. Et vice-versa. Jouer du microscope qui agrandit aux jumelles inversées qui éloignent. Jouer de la focale en zoomant et dé-zoomant à l’envi, jusqu’à trouver la bonne distance. Jusqu’à trouver l’écriture. Mais tout n’est pas si simple, ce n’est pas une recette de cuisine, la comparaison avec la marinade s’arrête bien vite. Cela n’a rien de chimique, c’est plutôt de l’alchimie. Du magique, dans lequel l’écrit devient un mirage qui apparaît ou disparaît selon des règles qui nous échappent. 

Nous ne sommes que des passeurs d’histoires. Nous ne sommes rien d’autre.

Photo de Edi Libedinskysur Unsplash

A propos de JLuc Chovelon

Prof pendant une dizaine d'années, journaliste durant près de vingt ans, auteur d'une paire de livres, essais plutôt que romans. En pleine évolution vers un autre type d'écritures. Cheminement personnel, divagations exploratives, explorations divaguantes à l'ombre du triptyque humour-poésie-fantastique. Dans le désordre.

4 commentaires à propos de “#construire #11 | passeurs d’histoire”

  1. Le truc, si truc il y a avec les photos, c’est qu’elles mêmes parviennent à raconter quelque chose qu’on le veuille ou pas – le môme sur les épaules de son père par exemple c’est toi – après la métaphore du mur est un peu aventureuse : ça me fait penser à Harpo appuyé sur un mur et un type qui passe et qui lui dit « arrête de t’appuyer sinon tu vas tomber et va travailler » et Harpo qui s’en va et le mur s’écroule – on ne sait jamais trop ce qui va en sortir, une maison ou une prison un asile ou un hôpital – on fait confiance et on lit… On n’est pas du tout – mais pas du tout- en panne… Et que passent les histoires oui. Merci à toi

    • Oui, tu as raison Piero. Les métaphores ne valent que le temps d’une phrase, on en sort vite. À l’image de la marinade d’ailleurs. Après, oui aussi, il ne s’agit pas de panne. Ou pas que de panne, mais du process d’écriture. Enfin, le jeu de la proposition était, pour moi, de reprendre ce ton un peu dogmatique de cours au Collège de France. Ce n’est pas moi, je t’assure, juste un jeu de rôle. Merci pour l’échange.

  2. Sauf qu’elles sont là, ces briques. Au cas où. Ou, plus certainement, pour nous rappeler qu’on a besoin d’inutile pour créer de la matière. On a besoin d’inerte pour créer de la vie.
    Et ces briques insistent, nous poussent, nouent ensemble l’inutile et l’inerte pour permettre l’éclosion de l’écrit.
    Merci pour ton texte.

  3. Plongeon aller-retour dans ta marinade – lunette à doigt grossissante ou l’inverse, odeurs d’ado en musique…L’inutile se construit, brique après brique, surtout avec celles toutes chaudes au fond de ton lit.

    Merci !