#chroniques #02 | Suspensions

1 | du monde

COMMENT LES LAISSER REVER SANS LEUR DEMANDER DE FERMER LES YEUX 

Installer cette enseigne à l’entrée d’une grande ville. C’est un panneau de direction.

2 | le réel, le réel, encore le réel

Un lecteur de cassettes dont l’anse est un peu abîmée, mais le son est bon, il est suffisamment fort. Un album tourne en boucle à l’intérieur. Gainsbourg chante Mon Légionnaire. Sur le sol, un tas de chaussettes et des vêtements emmêlés entre eux. Le chauffage marche à fond. L’appareil est ancien et sa queue qui finit en prise électrique lui permet de tenir le rythme. Sous la porte, une vieille couverture compresse l’espace qu’il reste avec le sol. Les chaussures sont au chaud à l’intérieur de la chambre. Elle sèche. Le plafond bariolé est délaissé par les regards. Il n’y a que le lit qui compte. En partant des pieds on arrive au ventre puis jusqu’à la tête, où son visage fixe le mur d’en face dont l’aspect est effacé par les souvenirs qui se projettent dessus. À son pied, un sac à dos couché et dont les livres se répandent comme un groupe de coureurs qui se seraient arrêtés d’un coup dans leur élan. Les plinthes du sol ont perdu leur couleur d’origine, la moquette décollée est encore pimpante sur les bords de ce mur. La fenêtre à l’angle fixe la rue qui se trouve derrière les immeubles. Sur ses cheveux frisés se dissipe encore la fraîcheur de la douche froide de la baignoire une place qui se trouve dans l’autre pièce. Celle dont il imagine, sans pouvoir le faire, l’action nécessaire pour changer la fenêtre brisée qui laisse passer le froid. Assis sur le lit, un pull sur le dos, la couverture le recouvrant, il badigeonne d’idées une double feuille de classeur. Les fautes d’orthographe s’accrochent et troublent les idées naissantes encore trop obscures que le corps plié essaie de faire surgir. Il étend ses pieds, entre les respirations qui expriment son malaise venant de la chaleur qui lutte contre le froid. Gainsbourg chante les substances illicites et l’enregistrement studio se mélange avec les souvenirs de l’enregistrement public. La télé est le premier fantôme de la pièce. Un sac contenant des vêtements est étendu sur le sol, grand ouvert. Au fond se trouvent des pantalons, des pulls et des tee-shirts. Ils sont sommairement pliés. Le deuxième fantôme, c’est la présence de celle qui lui fait poser son stylo et fixer le plafond, une nouvelle fois sans le voir.

3 | écrire avec Clarice Lispector

L’on est toujours entre deux lieux, n’est-ce pas ? De plus, l’on subit l’influence des voyages que l’on a faits. De ce que l’on a appris. Ce sont les voyages qui m’ont fabriqué. Ils sont les maîtres des histoires que je tente de raconter et le fait que je n’écrive pas précisément un livre de mes voyages me permet de faire autre chose de ces souvenirs. De les laisser flotter autour de moi. Parce que dans ces tours de monde, il y a des parties de moi qui sont en question. Des identités diverses et dispersées qui mènent toujours plus loin. Des interprétations qui ne sont peut-être pas si réelles tellement j’étais inspiré par ces voyages. Si j’écrivais un livre de voyage, il serait terrifiant. Il consisterait à me priver définitivement et consciemment de tous ces souvenirs, ces veilles de départ, ces lumières qui ne sont jamais les mêmes le jour où l’on part et toujours pareilles lorsque l’on revient. Il y a aussi ces odeurs que l’on emmène avec nous, sans oublier ces goûts que l’on entraine déjà dans les restaurants des gares et des aéroports. On se muscle le palais en altitude, dans les airs, au gré des verres de vin et de champagnes en attendant le thé et le café. À la fin de ce livre, il y aurait une page blanche et tant de questionnements. Une vraie soif de voyage pour se refaire des souvenirs, pour rattraper le temps, remplir à nouveau sa malle de voyages, pour devenir un autre homme, différent de celui qu’on était sans tous ces nouveaux départs et toutes ces arrivées. Le drame s’exprimerait dans la perte définitive de tous les autres voyages dont je n’aurais plus aucune trace, aucune image, mais dont je serais, malgré tout, le dépositaire, inconscient. Le livre s’appellerait : La quête du voyage.

4 | de soi-même, et d’écrire

Sylvie lit Gilles ou Fréquences Fantômes 

« À cette porte intérieure qu’il te faut pousser pour te rencontrer… »

Une table. Un micro. Un casque. Un sac de lettres.

Une femme élégamment habillée entre. Elle porte des lunettes noires. Elle est visiblement en joie.

Elle s’approche. Elle s’installe à la table.

Quelqu’un que l’on ne perçoit pas lui apporte un café. Elle suit du regard la personne qui s’éloigne.

Elle tient entre ses doigts la tasse. Elle la porte à ses lèvres. Elle la savoure. Elle repose la tasse.

Elle se lève. Elle sort un instant de scène. Elle revient. Sans sa veste. Sans ses lunettes.

Elle mime qu’on s’approche d’elle. Que l’on commence à la maquiller. Elle se laisse faire.

Elle se redresse. Elle parcourt l’espace du regard. Elle échauffe sa voix. Grave. Clair. Plus fort.

Elle regarde vers la technique. Elle attend un signe.

Elle tourne sur elle-même, les bras écartés, en un mouvement de danse victorieuse.

Elle exerce sa voix. Elle la démultiplie. Elle imite plusieurs voix.

Sylvie regarde vers la technique.

SYLVIE : D’accord, d’accord, Lucien !

Elle pousse sa voix. Sa puissance enveloppe l’espace.

SYLVIE : Ma voix, ça va ?

Elle se tourne de nouveau vers la technique.

SYLVIE : Merci, Karl, tu es un chou !

Sylvie respire délicatement.

SYLVIE : Oui, Lucien ! Je suis prêt moi, on peut y aller !

Un souffle. Elle fredonne le jingle de l’émission.

Elle s’adresse aux spectateurs.

SYLVIE : Bonjour à tous, vous êtes sur Radio Fréquence 27.3 ! Dans un nouvel épisode de « Racontez-moi votre histoire ». C’est Sylvie, votre hôte. Aujourd’hui encore, je me ferai un plaisir de lire la lettre de l’un d’entre vous. Sans plus attendre, tirons au sort une lettre.

Sylvie lève la main, plonge dans le sac, en extrait une. Elle fixe le public.

Elle ouvre délicatement la lettre.

5 | à vous la cantonade !

Qu’est-ce ça brûle les doigts ! Mais à chaque fois que j’essaie l’inspiration se fait la malle. Elle me retrouve quelques jours plus tard.

— Attrape-moi si tu peux ! qu’elle me crie.

Elle pense que j’ai pas les épaules. Tout dire ! Déjà, faut se lever le matin et ne pas se demander quand on va boxer l’oreiller, faire valser les draps. Je dirais que je ne le fais pas, pas pour la réécriture et ses va-et-vient incessants. Je ne crains pas non plus les procès, ni même d’être mis au banc de la société, ou interpellé. Rien de tout cela ne m’effraie ! Pourtant si j’essayais ce serait Byzance. Je dévoilerais toutes mes lubies, mes réponses toutes faites, je règlerais des comptes, j’afficherais mes faiblesses, mes croyances, mes solutions pour le monde, mes prédictions, je jouerais de la trompette et je ferais du banjo. Il y a cette question technique qui me taraude. Je n’ai jamais essayé d’écrire un roman. Enfin, si mais il a trop cuit. Des fois, je me dis qu’il faudrait peut-être que j’essaie de tout dire, de ne rien censurer. D’abord, m’apparaît la forme, il faudrait un plan. Alors que je ne fais jamais de plan. Il faudrait donc que je sorte de ma zone de confort. Il faudrait une envie ou bien être au pied du mur pour se dépasser. Du coup, c’est excitant. Merci beaucoup à cet esprit machiavélique qui nous a concocté cette idée sans foi ni loi . Y songer fait du bien. Finalement pourquoi pas ?

A propos de Dominique Desplan

Je suis un créatif plutôt bohème. J'ai occupé différents emplois alimentaires. J'écris des histoires courtes, des pièces de théâtre et des scénarios. L'atelier est une occasion de revisiter ma pratique de l'écriture, de la nourrir. Peut-être aussi de questionner ma perception de l'écriture de roman et sûrement celle de l'écriture dramaturgique dans laquelle je suis porté disparu. Mais, notre hôte est un magicien et peu à peu je me retrouve.

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