1| Du monde
« Comment continuer sans se souvenir d’un seul mot. »
2| Le réel encore le réel : la danse des petits pains

Juste avant sa représentation, au cirque Romulus, Vassili, grimé en Charlie Chaplin, a pris l’habitude de passer voir Geneviève. Et tous les soirs, 18h00, dans le clair-obscur de la chambre, deux mains gantées de satin blanc poussent la lourde porte anti-feu de la chambre 104. Juste une petite visite pour déposer un sourire de mains, une présence de mains qui disent, je suis là, je veille, ne vous inquiétez pas …Délicatement, les mains blanches bordent la belle pour la nuit. Elles ajustent délicatement le bras de perfusion, vérifient la poche de sodium, repoussent la tablette et son plateau, verre d’eau à demi-rempli, assiette pleine d’une omelette émiettée noyée dans une mare verte d’épinards. Deux petits pains dorés sont posés juste à côté du plat. Un pot de compote vide au couvercle en aluminium déchiré est renversé et une petite cuillère gît, à côté, pleine de salissures framboises. Les gants de satin replacent près de la fenêtre, le siège à roulettes, capitonné en formica vert, attendant son visiteur depuis des décennies. Dans l’armoire suspendue au mur, deux chemises en coton liberty, accrochées à une penderie, et au pied du lit, deux mules à pompons gris de tailles 37 sont complètement neuves. Deux mains gantées se posent sur les barres du lit et avancent à tâtons dans le clair-obscur de la chambre. Elles sautent sur le bras articulé du volet et le tournent dans une valse à trois temps, le volet s’abaisse presque jusqu’à l’huisserie en bois qui crisse sous la chaleur du soir. Puis les mains font jouer la crémaillère, entrebâillent la fenêtre, l’air vient rafraichir le corps inerte de la vieille dame, enflent sa chemise comme la voile d’un bateau. Elle rêve les yeux mi-clos. L’air frôle les barres argentées du lit et s’engouffre dans ses beaux cheveux gris, un souffle s’infiltre par les narines qui ouvrent et gonflent ses poumons, ses seins blancs tout aplatis. Le vent fait enfin son entrée et souleve d’un courant d’air une vague ouatée qui caresse son visage et son corps tout entier.
Apaisée, elle s’éveille enfin pour le spectacle.
Dès qu’il chausse ses gants blancs, ses mains ne lui appartiennent plus. Elles sont sa voix, sa musique. Ses doigts et ses paumes claquent, et détonnent même, dans un silence d‘hôpital. Sa main, à elle, presse une petite poire reliée au goutte-à-goutte, distillent lentement le liquide translucide. Ses mains, à lui, avant d’entrer en scène exécutent quelques exercices d‘assouplissement, réchauffent ses articulations. Il sait que ce qu’elle préfère : la danse des petits pains accrochés aux fourchettes qui s’animent et entament une chorégraphie qui la fait rire, irrésistiblement. Tous les soirs 18h00, mains et petits pains, promesse de joie et d’oubli, renaissent dans la mémoire de la Dame comme s’ils n’avaient jamais existé. Mains savantes, parlant toutes les langues, tous les alphabets du monde.
3| Ecrire avec Clarisse Lispector : « là-bas »
Ce sont « les gens du voyage ». Ce mot « voyage » faisait un peu peur à tout le monde. Ils arrivaient en moto, voiture, caravane, camion, semi-remorque. Ils s’installent, hommes, femmes et enfants, sur le dernier terrain vague avant l’entrée de l’autoroute A7. D’autres auraient hésiter à planter leur tente ici, car d’un certain côté, ce champ faisait office, je ne dirais pas, de déchetterie, mais de dépôt d’objets désuets, du vieil-électroménager dont on ne veut plus, jusqu’aux meubles de cuisine, tables et fauteuils démodés « qui pourraient intéresser quelqu’un » mais qui pourrissent sur place . On ne sait pas trop, quel nom donner à cet espace. Alors, le « là-bas » suffit amplement.
Donc « les gens du voyage » débarquent «là-bas» chaque année, sans sanitaire, ni électricité et ça ne pose de problème à personne. Ils ont plus d’un tour dans leur sac, ils sont,tous, un peu magicien… Le village a l’habitude. « Là-bas » reprend vie, chaque saison grâce à un groupe électrogène, transporté et installé au bord du terrain. De cette matrice, serpentent, dans l’herbe, des câbles épais qui alimentent chaque caravane, et le maître chapiteau, érigé, le plus haut de la colonie, en une nuit.
Dès la fin de l’été, je les imagine reprendre la route comme il étaient arrivés, discrètement. Même les animaux ne rugissent pas, les cheveux restent tranquilles dans leur camion. Le convoi glisse lentement sur la nationale, traverse les zones de ville nouvelle en construction, des chantiers qui grandissent comme des élevages de champignons de Paris. Le convoi passait tout juste sous les tunnels et les échangeurs, longeaient les voies ferrées s ‘arrête pour la nuit près d’une rivière comme la France en compte tant.
Au matin , il se remette en branle après avoir bien abreuver les animaux.
4| De soi-même et d’écrire, un titre ?
Il est bien question d’un titre qui dit toutes mes hésitations. Mon texte, récit, roman existe dans mon fichier sous le titre « point de fuite », il a été changé. D’abord c’était « enceintes » au pluriel, ça aurait pu être « limites ». Est venue, ensuite, l’envie de l’ illustrer à l’encre de chine. Le point de fuite, mot technique du dessin, peut exister en dehors du cadre de l’image pour asseoir une perspective. Quelle est donc la perspective de mon livre ? où va-t-il ? y-a-t-il un voyage qui s’esquisse dans l’histoire ? je ne sais pas encore. Dans le mot « fuite » il y a le sens « d’échapper » à un lieu, une condition, une obsession. D’aller ailleurs, de partir, de dépasser ses limites. C’est exactement le sujet de ce chantier ? Comment chaque personnage se dépasse, en voulant résoudre une énigme par l’écriture, dans un projet artistique, dans la construction matérielle d’un objet qui sert à s’élever par le haut. Il s’agira en effet dans la dernière partie de ce texte, de la construction d’un aéronef, qui fera choisir au personnage leur point de fuite. Aller au-delà de soi, et choisir son ailleurs. Encore la possibilité d’un voyage pour certains personnages alors que d’autres resteront dans l’enceinte de la vie, prisonnier des frontières imposées par la société, le rejet des différences. Beaucoup de pistes dans ce « point de fuite » qui n’a pas encore trouvé sa direction.