#chroniques #00-01 et #09-10 | le stagiaire

09-10 | textes potentiels

03092026

J’ai débuté l’atelier avec les deux premières consignes sans trouver le temps ni l’énergie pour continuer. Un raté ? Mais je tiens à boucler ce cycle d’été avec les deux dernières — même si elles n’en font qu’une étendue dans le temps… — avec ces titres, pêle-mêle, des Chroniques.

Lucies |

J’ai cru que la saison était terminée, mais non : il a fait chaud aujourd’hui, frais et brumeux ce matin, le début de la nuit est doux : les lucies sont de sortie. J’en ai aperçu une petite poignée ce soir. La première en m’avançant sous le noyer, une faible lueur à la lisière des hautes herbes.

09092026

Rien qu’un insecte |

|| Grillons du soir |

Depuis une dizaine de jours, les grillons ne chantent plus beaucoup. Mais quand vient le soir, ils couvrent les murs de la porte-fenêtre et des fenêtres, se faufilent derrière les battants, se glissent dans les feuillures. Et sautent discrètement dès que l’on ouvre. Chaque, on trouve alors toutes sortes de grillons dans la maison. Il y a eu le grillon de la boîte à outil, dans le garage. Il y a eu le grillon du parquet flottant du bureau. Il y a eu le grillon chanteur quelque part dans la chambre, c’était le premier je crois et quel barouf ! Le grillon du tapis de bain, et son copain de la panière à linge. Les grillons des plinthes, un dans le salon, l’autre dans la cuisine, contre la plinthe miroir. Il y a même eu le grillon de l’étage, arrivé là-haut on ne sait comment, et les grillons du toit, dans la dalle que j’ai nettoyée pour leur plus grand affolement. Et le grillon du lapin, fourré dans sa litière, au chaud, et une fois dans sa gamelle d’eau. Comme un début d’invasion.

Autant que possible, on les a attrapés et relâchés dans la nature. Mais pas sûr qu’ils aient appréciés. Après tout, il fait chaud dans la maison. Mais l’environnement est hostile. Comment peuvent-ils bien se nourrir dans ce milieu désertique ? Et puis, les créatures géantes, qui ne les aperçoivent pas toujours, risquent de les écraser. D’autant plus qu’ils ne bougent pas forcément quand l’une d’elles s’approchent. Mais ils peuvent faire front et lui donner un coup aussi violent que possible si elle tente de les capturer, avant de bondir.
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11092026

Processus | Correspondance |

processus ? le processus… ? mais y a pas de processus ! y en a pas… y a pas de processus parce que y a pas d’écriture, moi j’te l’dis… qu’est-ce que tu veux ? tes correspondances, comme tu les appelles — et rien que ça, de parler de ça, correspondances, au lieu de dire articles, parce que c’est bien ça que t’écris, des articles, en petit correspondant de presse que t’es devenu… rien que ça, de changer de nom, comme si tu pouvais masquer l’affaire, et la magnifier avec ce mot trouble, entre les lettres qu’on s’envoie entre proches, pour une lecture entre soi, dans le creux de l’oreille intime, c’est ça ? entre les lettres et, j’imagine, un petit quelque chose qui serait… poétique… la correspondance… penses-tu, on le voit venir ton processus, elle est là ta méta-morphose… c’est beau et ça donne de l’air… du vent… du vide… c’est ça tes correspondances, comme tu les appelles, non ? il est pas là ton processus d’écriture ? mais regarde un peu, regarde comment ça se passe, tes week-end, que t’en as même plus, faut aller ici, faut aller là-bas, et t’y passes un temps fou, oui, même quand tu restes pas longtemps, et c’est peut-être pire, c’est du temps fou, fou à regarder, observer, photographier, prendre des notes, fou à écouter, parler, discuter, prendre des notes, fou à aller et venir, à pied, en voiture, dans le temps, parce que c’est fou ça aussi, à reprendre des notes déjà notées l’année dernière, pour un même événement, même lieu, même date, à peu près, avec les mêmes personnes, non, des gens, et toi tu reprends des notes, de ce que t’as déjà vu et que tu revois, réécoutes, et c’est la même discussion non ? on reprend là où on en est resté ? ou on fait mine d’oublier et on recommence ? allez, on oublie ! on reprend des notes et on réécrit le même article, pardon, ta correspondance, comme si de rien était… ah, il est beau ton processus, non ? non ? ou tu veux qu’on creuses encore un peu ? tu veux qu’on parle de comment ça se passe quand il faut reprendre les notes, mettre au propre, rédiger ? tu savoir comment ça se passe au clavier, devant l’écran, comme si t’allais écrire ?

(Disons que ça s’est passé comme une lettre à la poste. Parce que ce mot de processus n’a fait que réactiver, en quelque sorte, une réflexion que je me faisais sur les conditions actuelles dans lesquelles j’écris, dans le cadre des petits articles de journaux. Mais avec une voix impossible dans ce cadre, a priori, comme dans celui de la réflexion. On n’est quand même pas si sérieux. Ou alors, si on l’est, c’est bien plutôt dans ce qu’il y a à faire, dans l’ordre de l’écriture, que dans ce qu’il y a à dire ?)

Si j’étais moi |

Ma parole, comme tu y vas ! Moi, si ça arrivait, je pense que ce serait bien dommage de se priver d’une personnalité potentielle plus réelle qu’elle ne le voudrait ! Plus on est de fous, plus on rit !

— Parle pour toi ! C’est pas toi qui te coltines tous les jours l’espèce d’hôtre, toujours le même, qui reste un éternel étranger ! En plus, tu sais jamais d’où il revient. Chaque fois, tu perds les codes, faut réapprendre à communiquer, et si t’as le temps et de la chance retisser de nouveaux liens.

Oh allez… fais pas ton rabat-joie. Il est pas si terrible. Si ça se trouve, c’est toi qui l’inquiètes et il se protège comme ça. Faut dire que t’as pas l’abord simple. Et puis regarde, quand t’y penses, si un jour tu le sens pas, le lendemain tu peux lui demander, vu que c’est plus vraiment le même, comment il a trouvé l’autre, la veille, parce que toi c’était pas trop ça… Je suis sûr que tu pourrais être surpris.

(Oui ben en attendant, moi je suis moi et toi tais-toi !)

Hé, Chico ! |

Hein Jack ?

À quoi pouvait bien me servir cette formule ? Ça parlait, ça parlait, ça dérivait, et puis Hein Jack ? Comme si on s’adressait vraiment à quelqu’un. Mais non. Ce n’était jamais qu’à soi-même. Ça renforçait le faux dialogue sous un tour plus oral. Avec de l’autre. Mais de l’autre qui n’existait pas. Il ne répondait pas. Jamais. C’était l’autre en soi-même, si l’on veut. La part de l’autre juste nécessaire à la parole pour se déployer comme telle. Hein Jack ?

(Oui, mais est-ce que ce Hein ? n’aurait pas suffi ? L’entrée en scène du vide dans la parole, et inversement je présume, c’est surtout le rôle des interjections, non ? Alors Jack, lui, que vient-il faire dans l’affaire ? C’est qui ? Ou c’est quoi, ce Jack, en vérité ? S’il était plus gros de sens que ne le laisse soupçonner le vide dans lequel l’embarque l’interjection ? Gros de l’autre, d’une personne, a priori, à qui on s’adresse. Et alors il vaut surtout pour l’adresse à. D’accord. Mais encore ? Pourquoi Jack et pas Marcel ? Qu’embarque-t-il, lui, ou ça, ce Jack aussi vif qu’une interjection cinglante ?)

16092026

Adieu, je pars ! |

Et elle s’en allait, à petits pas, les mains unies dans le dos. Agitant ses doigts crochus. Elle partait, sans rien dire. Elle remontait la cour et s’en allait sur la petite route. Un jour à gauche, un autre à droite. Parfois le chemin, en face. Dieu sait où elle allait. Elle partait. On ne la revoyait pas avant des heures. On la retrouvait ici, ou là. Ou là-bas, assez loin. Et qu’è t’o qu’tu fous là ? qu’o va faire neut ! — Eh… qu’j’en sais moi… ? Faut j’rentrons les poules.

Souvenir de mon fils tout petit |

Je ne sais pas. C’est la photo de Louis sur la bibliothèque. Elle trône depuis des années. C’était il y a une vingtaine d’années. Il était dans son trotteur. Je devais être dans le canapé. Mais on ne reconnaît rien de la maison. Il n’y a que son visage en gros plan. Il arrivait en courant. J’ai pris une photo. Ça devait être le soir et le flash de l’appareil s’est enclenché. On le devine sur les yeux brillants et sur la pointe de la langue. Et tout le reste est sombre. Il n’y a que le visage et les yeux de la langue qui soient clairs.

(Et je me dis que c’est le souvenir qui nous regarde, parfois, à travers les photos qu’on garde près de soi pour suspendre le temps.)

17092026

Monsieur le ministre de l’Éducation ||

Monsieur le ministre de l’éducation,

Je sais pas trop comment qu’on doit vous le dire. Je voudrais quand même dire que je voudrais que vous soyez le chef pour les formations.

Parce que voilà, je suis en formation, en remise à niveau, parce que j’ai besoin de me remettre à niveau pour le français et pour les maths, même si ça j’aime pas trop trop. Mais bon. Voilà, je suis en formation dans l’association de l’app de Barbelœil et en fait ça va pas du tout. En vrai y a pas de programme c’est ça le problème. On est trop libres si on veut. C’est soit qu’on me dit un jour Qu’est-ce tu veux faire aujourd’hui ? Mais moi j’en sais rien ! Du français et des maths c’est tout ce que je sais de pourquoi je suis là. C’est pas que je voulais trop et d’ailleurs j’y pensais pas à ça moi. Mais c’est à France Travail qu’on m’a dit que ça serait bien si j’y allais en remise à niveau. Ah ben d’accord ! J’ai pas refusé. Et j’allais pas rester encore longtemps à la maison à tourner en rond. Alors voilà, j’y vais en remise à niveau. Et voilà qu’on me demande Qu’est-ce tu veux faire ? Tous les jours c’est ça. Et j’en sais rien. Ben du français ou des maths. Oui mais quoi ? Et puis aussi Alors t’as fait quoi la dernière fois ? Mais à croire qu’ils savent pas ce qu’il y a à faire et qu’ils oublient tout. À quoi que ça sert alors la formation ?

Bon et puis on est souvent en sortie ou y en a toujours un autre pour présenter quelque chose. Un jour le CFA pour savoir si y aurait pas un métier qu’intéresserait, un autre jour le gars de la déchetterie pour savoir si on sait bien jeter à la poubelle, et ce qu’on connaît à la déchetterie, et ce qu’on peut faire pour moins jeter et recycler. On est même allés deux fois à la déchetterie avec des objets cassés qu’on avait pas le droit de jeter, fallait faire semblant. Et un autre jour on essaie un casque de réalité virtuelle pour se déplacer dans la station spatiale. Je sais toujours pas à quoi ça peut me servir. En plus j’ai pris le mur de la salle qu’existait pas et je me suis retrouvé par terre trois fois. Et puis hygiène et sécurité, j’en avais déjà eu des formations, et c’est toujours les mêmes. Et puis des séances de remise en forme et puis de couture de sacs à pain et puis de la poterie pour une tasse que j’ai bien tordue et puis le pôle numérique avec l’imprimante 3D que le gars de la déchetterie il serait de voir tout ce plastique. Et je vous parle pas des escape game, monsieur le ministre de l’Éducation. Ça fait travailler l’esprit logique et d’entraide, il paraît. Ben s’ils étaient logiques ils m’aideraient mieux en m’apprenant à mieux lire, écrire et compter. Je dis pas, c’est sympa, on apprend des petites choses. Et je sais bien que c’est un peu les nouvelles méthodes pour apprendre et être employable. Mais bon.

Bon. Et les exercices c’est souvent devant un ordinateur. Mais je sais même pas faire marcher la souris ! Bon ça j’ai fini par y arriver. Mais j’ai pas d’ordinateur à la maison moi. Et leurs exercices sur les sites et leurs plateformes comme ils disent. C’est des listes d’exercices et on me demande Qu’est-ce tu veux faire ? Qu’est-ce tu choisis ? Mais j’en sais rien de rien ! Pourquoi c’est moi qui dois choisir ? On me dit C’est pour l’autonomie. Faut être autonome. C’est pour être acteur de sa formation. Faudrait être indépendant. Ce serait même pour personnaliser ce que je vais apprendre. Ah ben dans le genre Démerdez-vous ! Je vois pas ce qu’on a besoin de passer par une formation pour ça. Moi je croyais que j’allais retourner à l’école. Une école des grands d’accord où t’es plus embêté par les copains et par le bordel. Mais une école avec un programme et des choses à apprendre par cœur. Avec plein d’exercices différents pour comprendre. Au moins pour essayer. C’est bien ça. Et y en a plein en français et en maths des règles et des formules et des techniques à essayer. Y a même des exceptions comme oiseau. Vous savez que le seul mot à avoir toutes les voyelles ? C’est la base tout tout ça non monsieur le ministre de l’Éducation ?

Bon enfin voilà ma situation. C’est pas que je veux pas aller en formation c’est que je voudrais un programme. Comme quand mes enfants ils étaient au collège et puis au lycée. Moi tout ça j’ai pas connu. Mais j’aimerais bien. Alors voilà. Ce que je voudrais c’est savoir si vous pouvez être le chef des associations pour les formations comme pour les écoles. Comme ça on aurait un programme et les formateurs il me demanderait plus Alors qu’est-ce qu’on fait ce matin ? Qu’est-ce qu’on veut faire maintenant ? Que même si ça se trouve on en aurait pas besoin des formateurs. Mais bon faut quand même qu’on me le donne votre programme. Y a bien la secrétaire mais elle a l’air toujours débordée la pauvre. Elle arrête pas toujours la tête dans l’écran à taper vite sur le clavier. Si je pouvais faire pareil ! Mais ça faut faire une bonne formation. Alors si vous avez un programme pour ça je suis preneur. Après c’est pas grave si c’est un peu dur et que je comprends pas tout. Y a toujours un peu à prendre à défaut d’apprendre vraiment non ?

Bon. Voilà. C’est tout ce que je voulais vous demander monsieur le ministre de l’Éducation. J’espère que j’ai pas été trop long. Si vous pouvez m’aider avec un programme. Merci.

(J’aurais voulu une version à la mode de Jean Dubuffet dans La Botte à nique. J’ai bien demandé à quelques bots chats de m’en fournir une, mais c’est franchement nul. Leurs versions sont encore trop complaisantes avec la grammaire et l’orthographe. Même pas foutus d’imaginer des erreurs. Mais c’est ça le problème dans ces machines IA : l’intelligence sans imagination, et ce n’est que ruine de l’artifice, non ?)

18092026

Si j’étais moi | 2

J’aurais imaginé « que l’être humain ne se compose pas exclusivement de ce qu’il est dans le contexte historique et géographique où il est né, mais qu’il comprend également ce qu’il aurait pu être s’il s’était trouvé dans une situation différente, et en particulier dans une situation de crise violente, la plus à même de révéler, en le portant à ses limites, ce qu’il est véritablement.

Cette personnalité potentielle — qui est une autre forme de l’inconscient — peut rester ignorée de nous pendant toute notre vie si celle-ci se déroule dans les circonstances de tranquillité historique et biographique telles que cette personnalité n’a l’occasion ni de surgir, ni de se développer. Il est cependant possible, à certains moments de crise individuelle, de la voir apparaître en filigrane chez nous ou chez les autres, et de deviner alors comment elle aurait pris le pas en d’autres circonstances. »

J’aurais même écrit la chose, et Pierre Bayard, le véritable auteur de ces lignes, ne les aurait peut-être jamais lues. Dieu sait de quel moi il serait fait — sinon d’une part du célèbre Chevalier, dit « sans peur et sans reproche », comme toutes celles et tous ceux qui portent se patronyme ?

(Eh ben dis donc, toi, c’est sans vergogne que tu lui voles ses mots.)

Écrire |

En repensant à mes notes, restées lettres mortes dans le petit carnet noir emporté en vacances — et chaque soir quelques lignes, en forme de phrases perdues, pour des souvenirs du jour non moins égarés et un récit de voyage fragmentaire au possible —, et en lisant Régine Detambel :

« L’écriture, même seulement pour soi, sans intention de publication, redonne à la main et à l’histoire de chacun sa juste place. Il ne s’agit pas de créer une œuvre, mais de se vivre pleinement et peut-être aussi de bâtir du sens. On peut se penser, se construire en se racontant, rendre sa journée vivable en traçant des lettres toutes chaudes sur un papier charnu. On peut tenter de renaître dans le simple geste de tourner une page. En revenant sur un mot et en le remplaçant par un autre, on peut éprouver le sentiment de se délester d’un poids, et surtout plonger entièrement dans l’écriture comme dans un bain régénérant. […]

Même une écriture dénuée de toute ambition littéraire peut exercer une influence bénéfique, qu’elle prenne la forme d’un journal, de simples annotations relatives à une expérience vécue, d’une rêverie… Dans tous les cas, elle interroge avec acuité, apaise et fortifie l’esprit. Par le truchement du stylo ou sous l’impulsion des touches, elle inscrit une empreinte tangible dans le monde. Écrire confère une existence aux pensées fugaces, façonne ce qui revêt vraiment de l’importance, concrétise les émotions qui nous traversent et dessine l’avenir en accompagnant notre perpétuelle métamorphose. »

(Écrire pour soi)

(Et je n’en suis qu’aux toutes premières pages…)

19092026

Puisqu’il faut écrire |

On peut faire feu (ou flèche ?) de tout bois. On n’a rien à dire, c’est à peine si on sait quoi faire : alors quoi ? On écoute les autres, on observe un peu ce qu’ils font. Et on les bricole pour les articuler, simplement parce que l’un fait penser à l’autre. On n’a toujours rien à dire et on n’écrit pas vraiment, mais… c’est quand même comme si… et alors peut-être, là, entre les deux, dans l’intervalle, l’interstice dans le creux de l’articulation. Et continuer. Surtout, poursuivre ça, quand on n’a rien à dire, qu’on ne sait plus quoi faire, de livre en livre, citation en citation, de texte en fragment, de phrase en vers… Et de là « construire, année après année, une relation suffisamment précise avec ce qu’on écrit » (dit Laura Vazquez, dans sa « leçon de lecture » cette semaine), entre les lignes des autres ?

01 | lucie

3 | soleil

réveillé comme on se serait échoué sur une plage, abandonné au soleil, les draps en nage, les coups du ressac dans la tête et ce vent acouphène qui reprend de plus bel, électrique, comme ce membre devenu fantôme — un bras ? quel bras ? cette branche morte sous le tronc ? c’est ça qui coince ? c’est ça qui pèse ? comment ça se retourne ? — la trotteuse du téléphone aux environs de trois heures — le flanc gauche déchiré en roulant sur le côté, une même corde de l’arc électrique vient de lâcher, de la base du cou aux doigts de pied, en passant par le bras, le bout des doigts, même la pointe de la langue s’en souvient, du grésillement, comme de la neige sur un vieil écran, bloc d’électrons libres — mais qu’en dit le cœur, qu’un groupe de jeunes aiguilles, joueuses, taquinent ? — torse nu, allongé en croix les bras tendus, le reste noyé dans les draps, léché par un filet d’air et les stridulations de sauterelles et criquets, et ce chien qui se barre sur le chemin blanc tel un nuage noir poussé par la brise en direction de la lune — la lumière, la lampe de chevet et le drap sur le visage, non, lampe frontale, lumière rouge, et rien ne filtre du volet, que ce soupçon d’air et les radiations de la nuit, et que faire de ce corps balourd d’un côté et spectral de l’autre, essaim d’électrons ? — Lève-toi et marche, dit-il — la langue pâteuse et vibrante, j’attrape la gourde, et quelques gros mots pour étancher une soif expectorante et un bain de bouche tiède, parfum caoutchouc, qui finira dans la cuvette — combien de temps il a couru ? pourquoi il a aboyé comme ça ? pourquoi il s’est dissous aux abords de la pleine lune ? pour me réveiller ? — toutes les surfaces, tous les angles rouges, le reflet saillant de mon œil frontal dans la crédence, pour un verre d’eau fraîche en prise directe au frigo qui clappe, je le bois d’un trait, couvert de fourmis sur la jambe, le bras, une poignée dispersant leurs derniers jets d’acide sur la langue — pendant que la tranche de brioche frémit doucement dans le grille-pain, la petite lumière verte de la cafetière a des airs de ver luisant à 4:55 — j’ouvre volets, fenêtres, porte-fenêtre, baie vitrée, la pâte croustillante fondant sous les roulements de la langue j’avance sur la terrasse encore chaude, sur l’herbe craquante, sous les étoiles qui stridulent et brassent un petit vent instable et les assauts ronflants des phares d’une voiture — neuf heures étaient passées quand un chien me réveilla, le soleil dans toute la chambre — on ferme

1 | Lucy Fairy — et cette magie du monde qui vous éclaire plus juste (fermes de lucioles et vers luisants d’appoint)

(Et ce serait inscrit comme sur une grande affiche publicitaire. Manque l’image et le logo de l’entreprise.
— Moi, je verrais bien aussi une promotion pour une gamme d’éclairage sous forme de guirlande nommée Lampyr.)

2 | trottoir sans fin

… c’est comme le rond-point de la structure, tu sais, quand on en sort, il est bizarre ce rond-point, c’est pas un vrai rond-point qui te fait la circulation, il est tout petit, même avec la route qui fait le tour c’est plus petit que les ronds-points à l’entrée de la ville, et puis avec le stop qu’on se tape pour y entrer il est pas fichu de libérer la circulation, en même temps, il la bloque pas non plus vu qu’on lui passe dessus, s’il était pas si petit, si c’était pas si serré, je ferais peut-être le tour, des fois ça m’arrive, si y a quelqu’un en face, mais sinon c’est presque comme s’il existait pas, d’ailleurs t’as vu comme il est fait, il est tout quasiment sans relief, et c’est jamais que des pavés en cercle, tu sais, ce genre de pavés légers, pas chers, pour des trottoirs pas beaux, rouge orangé mais c’est quasiment passé tellement ils ont été délavés et brûlés, au milieu c’est quatre quarts de cercles, et je sais pas si c’est des pavés qu’on a taillés, et puis après des cercles, des anneaux de pavés tout autour, toujours plus grands, une vingtaine je dirais, bordures de trottoir comprises, et en fait c’est ça, un rond-point comme un trottoir, un trottoir qui tourne en rond, un trottoir sans fin, et ça fait comme un manège à piéton…

4 | le dernier texte

Arrêter d’écrire. peut-il vraiment s’agir d’un projet ?                          Arrêter d’écrire. Écrire comme si c’était fini, après, parce que Dieu sait de quoi les lendemains sont faits. Ou écrire comme si on en finissait avec l’écriture, enfin, et bon débarras.                              Arrêter d’écrire. J’ai déjà évoqué ça, je ne sais plus quand, dans un autre atelier d’écriture, il y a quelques années maintenant. Et je dois dire que, depuis, si bien d’autres textes se sont malheureusement accumulés, ce projet de la fin de l’écriture me semble en même temps avoir bien avancé.                                  Arrêter d’écrire. Ne pas parler de soi. Non, ce n’est pas le but. Que ta vie serve seulement de point d’appui, de soutien, de support. Comme dit l’autre, dans le film, Quand je regarde comme ça, on me voit. Si je regarde comme ça, on me voit plus. On me voit, on me voit plus. On me voit… on me voit plus. On me voit plus, on me voit. On me voit un peu, on me voit plus.                                  Arrêter d’écrire. Éviter la fiction. Ou plutôt non. Il ne s’agit pas spécialement de l’éviter, mais la fiction en soi n’est pas un objectif. De toute façon, avec le langage, elle revient au galop. Dire tu, écrire il ou elle, à la place de je — et inversement : et voilà, elle est là. Même quand on veut être au plus près du réel, de ce qu’on voit, de ce qu’on entend, etc. les tours et détours que prend l’écriture pour le formuler, d’affirmations en ajouts, suppressions, négations, corrections… la seule réalité qui vaille est celle-ci, du jeu de la langue.                        Arrêter d’écrire. S’en remettre aux projets d’écriture des autres. Au début, c’était les ateliers d’écriture. T’as envie d’écrire ? mais tu sais pas trop sur quoi ? tu sais seulement ce sur quoi tu ne veux pas écrire, ta vie ? tu crois que tu ne sais pas, et ne veux pas, écrire de fiction ? bref ! tu veux écrire, mais par où commencer ? Eh bien une dizaine d’atelier d’écriture, d’abord, pour une bonne trentaine de thèmes et des centaines d’exercices, de consignes, de conseils, de techniques, d’astuces, de farces et attrapes aussi — ça dépend qui anime, et on a bien le droit de prendre le parti d’en rire — et ne pas croire que ce que t’écris c’est bon, ne pas croire que c’est mauvais non plus.                          Arrêter d’écrire. Avec l’eau de David Foster Wallace, pourquoi pas, peut-être : « Et j’avance que, au-delà des conneries, la valeur d’une éducation aux sciences humaines devrait être la suivante : comment faire pour traverse votre vie d’adultes à l’aise, prospères et respectables sans être morts, inconscients, serviteurs de votre esprit et de la configuration par défaut qui vous veut solitaires, royalement seuls, jour après jour après jour. […] La liberté la plus importante nécessite de l’attention, de l’ouverture, de la discipline et la capacité de s’intéresser pour de vrai aux autres, de se sacrifier pour eux, encore et encore, chaque jour, avec une infinité de petits gestes pas très sexy. »                                 Arrêter d’écrire. Et pourquoi pas, après, en même temps, ou avant mais ce ne fut pas mon cas, une espèce de correspondance. Tu te fais correspondant PHR, tu vas ici et là, d’un concours de boules à un moules-frites, des vœux du maire à l’ouverture de la piscine, du loto de l’école à la remise de diplômes des cadets de la sécurité civile, de la randonnée nocturne à la frairie traditionnelle, du stage d’été de l’école de danse au spectacle folklorique des enfants d’Ukraine… et à chaque fois un article, un petit texte, que tu travailles un peu. Voilà, ici et là, en routard local, tu viens voir, écouter, goûter à l’occasion, tu notes, tu transcris, tu écris au mieux. Voilà. Sans projet d’écriture. Tu vas, ça vient. Même si, c’est vrai, parfois, ça vient pas vraiment. Parfois, le petit événement, la grosse manifestation, c’est comme un obstacle. Mais c’est peut-être justement parce que tu en attends trop sur le plan de l’écriture ?                               Arrêter d’écrire. D’un dernier texte à l’autre, est-ce que, tous réunis, ça fait un dernier livre ? Et si, de cette espèce d’écriture à l’aveugle, sans finalité ni fin, naissait quand même quelque chose, avec un peu de recul, dans la masse, comme un projet d’écriture ? Après le chasseur, quand tout a déjà été écrit, le cueilleur ? Pour une soupe ou de la confiture ?                               Arrêter d’écrire. Cessons là. À force d’en parler, il s’agira moins d’arrêter que d’arrêté. Et nous, les formalités… c’est pas dans nos projets.                        Arrêter d’écrire. Qu’est-ce que j’ai oublié ? — Laura Vazquez, en idiote du village, entre autres : « je ne sais pas comment m’y prendre | il faut tomber | une enquête sur rien | je ne suis pas là | l’eau ne s’exprime pas | pour bien réfléchir/ne pas réfléchir | ne commence pas | le café aide »

5 | essai de vers luisants

tous les soirs ou presque on l’aperçoit dans le jardin
c’est juste une ombre qui va et vient
parfois on la perd de vue elle se confond dans la masse des feuillages
on en devine mieux la forme les mouvements le trajet avec le ciel par-dessus la tête
et si on ne la voit pas on l’entend cette bête-là ne sait pas chasser elle ne sait pas arriver à pas de loup encore moins se camoufler et flairer sa proie
mais ce n’est pas ce qu’elle recherche elle ne chasse pas
c’est une bête qui observe elle préfère
guetter contempler fouiller un peu du regard mais c’est tout
et quand elle croit
nous surprendre parfois rarement on avait déjà senti en fait sa présence
depuis un certain temps même à sa façon de faire vibrer le fantôme de son regard de son plaisir
nous on reste tapis là sous les feuilles d’herbe
la tête en bas prêts à s’enfouir plus profond dans un interstice de la terre
et en se défendant de toute la lumière possible de notre abdomen
de façon à créer ce cocon de lumière qui nous sert de bouclier en trompe-l’œil
si possible à aveugler ce géant qui vient nous faire de l’ombre
qui nous empêche de scintiller de dialoguer avec les étoiles
de leur faire la cour les grands soirs d’orage électrique en n’en finissant plus de clignoter

00 | le stagiaire

4.

sur la plaque de verre transparent, un grand tapis noir représentant la carte du monde sur lequel erre ma souris (ergonomique) | le vieux clavier Compaq (une vingtaine d’années), un peu de poussière, sa petite lumière orange, une languette aide-mémoire pour me rappeler de retrouver le beau discours d’Anne Bouvier (c’est la note) depuis la cérémonie des Molière (du 2 avril) | le rehausseur d’écran en bambou, le vieil écran Compaq dessus, une poignée de clefs USB, noire, bleu, rouge, un disque SSD NVMe, un bloc de Post-it et deux mots (Mur, Antilivre — on a les notes qu’on mérite), un petit bout de papier chiffonné | sous le rehausseur, une fiche cartonnée pour un alphabet braille (une phrase pour s’exercer)

à portée de main (droite), une petite pile de livres et un calepin ouvert, le smartphone dessus, un pichet de lait blanc pour pot à crayons (Bic quatre couleurs, feutre fluos, vert, jaune, bleu, orange, paire de ciseaux rouge et gris, un stylo noir, un crayon de papier), le lutrin pour entasser quelques papiers, lettres, cartes de visite et deux livres (Manifestes du surréalisme, Louons maintenant les grands hommes), un thermomètre électronique avec un semblant de toit (24,3° C), ma gourde rouge, un mouchoir en papier usagé

(gauche) sur un petit tas de livres en vrac, le carnet ouvert et ses notes noires, quelques lignes en rouge, en vert, Vivre et penser comme des porcs ouvert aussi, à l’envers, déployé sur toute sa couverture rouge, son profil de face cubique, un œil vide l’autre décentré, la pyramide de 100 000 ans de beauté la lampe de chevet dessus, abat-jour blanc cassé, en forme de goutte de bois, une pile de disques en éventail dessous, le vieux Darklands en tête

3.

Chaque jour, en allumant la machine, je tombe directement sur un grand tableau noir de Pierre Soulages. C’est mon fond d’écran. Il a longtemps été noir. C’était un fond sans fond. Et puis un jour, j’ai voulu l’égayer un peu. Il y a d’abord eu les Seascapes nocturnes de Hiroshi Sugimoto, et puis Soulages.

Il ne s’agit pas vraiment d’un fond d’écran. La peinture noire fait écran dans l’écran. D’autant plus qu’elle n’est pas vraiment noire. Elle est peut-être même pour moitié blanche. De la peinture à l’huile exclusivement noire pour un effet visuel à moitié blanc.

Il ne s’agit pas non plus d’un grand tableau, en fait. Avec 165 cm de long sur 51 cm de large, son format panoramique, englobant tout le champ visuel, vision périphérique comprise, crée cette impression. On est face à un mur, à un bloc. Un peu comme le monolithe de 2001, l’odyssée de l’espace, mais couché.

Aucun fichier, aucun dossier, aucun raccourci ne doit s’y superposer. Depuis que l’image est là, les icônes s’ordonnent autour. Celle qui vient s’inscrire dessus, comme un mauvais tag, finit à la corbeille. Une sorte de radioactivité inconsciente permet de ne pas surcharger l’écran.

On imagine une grande couche noire, plate, laquée, ou mieux : une belle nappe de pétrole brut, parfaitement mate, et un peigne, ou plusieurs peignes aux dents plus ou moins fines, cassées ici et là : des peignes pour démêler le bitume, lisser le mazout, coiffer le fuel en une série de lignes plus ou moins noires, plus ou moins blanches, plus ou moins parallèles, toutes de travers : des rayons par milliers, chaque blanc accolé à un noir dont il provient, et inversement, de l’un à l’autre, comme s’il n’y avait pour finir qu’un seul rayon : un même rayon, aussi que noir que blanc, aussi plein de peinture que vide, à la mode quantique, mais démultiplié sous l’effet, miroir ?, de sa radioactivité : un spectre de lumière noire déployé, décomposé par capillarité, de rayon fantôme en reflet inverse, toujours de travers, toujours dans le sens de la lecture, de gauche à droit, de haut en bas, sans autre profondeur et paysage que la pulpe des doigts à passer, de crêtes en creux, dans les rayures, gravures, griffures, biffures de l’écran plat.

2.

Devant l’écran, à taper sur le clavier, le carnet ouvert, des notes à la va-vite, noires, rouges, vertes, dispersées, soulignées, encadrées, biffées, une touche de mauve…

un tour sur le navigateur, à la recherche d’un blog, d’un compte, d’un mur, d’une page, peut-être une phrase, un fragment, parfois une image…

pour la musique, c’est sans paroles avec BRUIT ≤

toute l’heure ainsi, en tournant une page pour un troisième, un quatrième petit paragraphe, aux lignes qui avancent, s’accumulent, reculent un peu, s’entassent…

les volets en tuile grincent, l’eau de la gourde a pris le goût du caoutchouc…

Voilà : « les équipages s’enfoncent au cœur des immensités désertiques pour explorer des territoires bruts ».

Vient toujours ce moment où tu ne tiens plus, le poignet, le bras engourdis, des fourmis dans les jambes, alors tu te lèves, tu vas marcher dans la maison, un verre d’eau fraîche au frigo, tu enfiles tes chaussures, tu sors par la porte-fenêtre, la lumière sur la terrasse t’éblouit, la chaleur t’envahit, tu vas marcher dans le jardin, tu gagnes l’ombre des arbres, tu fais aboyer les chiens.

Le lapin n’aura pas bougé de l’après-midi, il sera resté sous les chaises hautes, calé entre les barreaux et la paroi de l’îlot de la cuisine. Non, il aura bougé pour aller manger dans sa cage, il y a une traînée de copeaux sur le carrelage.

Un coup d’œil sur le smartphone, pour une icône de soleil et 38° à 19:06. Une petite faim. Tentation d’une tranche de brioche, dorée au grille-pain, avec une couche de confiture de pêche ou de figue. C’est plus l’heure.

En terminer avec une image, recadrer, ajuster les couleurs, rehausser la netteté, enregistrer les modifications, renommer, copier, coller, insérer une légende. On verra plus tard la mise en ligne.

ME, allongée dans le canapé, smartphone en main, regarde un capsule vidéo de La Dernière. Tu regardes pas le match ? — Non, je vais à la douche, je me change, je grignote, j’y vais.

Le miroir embué, sauf un rectangle au centre. Saurais-je un jour pourquoi ?

« Attention à la combinaison, et ce sera une combinaison justement le pied droit derrièèèÈÈÈ… le premier tir, de cette seconde période fait mouche ! »

Assiette de salade de pâtes complètes (penne rigate – beige), morceaux de tomates séchées (d’un brun rouge), cubes de féta (blanc), dés de jambon de pays (rouge violacé), brins de poivrons et piment doux (vert, jaune, rouge), olives (noir). Deux ou trois tranches de pain doré. Non, pas de rosé. (Ça manque de bleu.)

Quel con ! les fenêtres de la bagnole !

En route, soleil de face. Dans les fossés, l’avoine folle semble illuminée. Du cristal.

21:00 pile au compteur, la distillerie du domaine du Chevalier de Cruc, médecin d’Henri IV selon la grosse dame en robe marine (le nom m’échappe). Huit alambics rouges, des dizaines de tableaux.

Petit godet en plastique pour cognac arrangé aux fruits rouges.

Sur la dalle en béton chaude au pied des cuves de vin, trois tables, des parasols, on s’installe, on discute, avec vue sur le vignoble, le soleil tombe derrière un bois.

Autoradio. « Chut…. Écoute. Les chevaux dorment dans les prés. Les chiens aux truffes humides dans les cours. Les chats somnolent dans les coins obliques. »

Le parking plein dans un champ de blé coupé, les voitures tournent pour un manège improvisé.

Le chapiteau, façon cirque ouvert, les grandes tablées pleines, on va, on vient, on court, moules frites sur la paille, elle l’aime, elle l’adore, rose sur fond noir, Dreamer cover band, un drone au survol.

La nuit tombe, les attractions foraines débourrent de sons, de lumières, couleurs, formes, tours, sauts, tirs, barbes, courses, chocs, glaces, cris, rires.

22:34 — au détour d’un bois, la route monte doucement, tout droit, et dans le ronflement par la fenêtre ouverte, cette grande ligne fauve retenant encore un instant les lueurs marine de la nuit.

En arrivant, bientôt, un champ éclairé, le souffle d’une machine, la fraîcheur des blés.

Le match va commencer, c’est la fin de Fort Boyard, l’énigme, le mot qu’on ne trouve pas facilement, nature, et la terrasse irradie son bain de soleil, les grillons font de même, les étoiles, le souffle des bœufs du champ tout à côté et le vent porte un reste de musique boum boum. Où sont passés mes lucies ?

1.

… pas question de refaire le monde… il me dit, alors moi Ben… en fait, je veux bien, moi, retourner dans la caverne et sortir de dessous la roche des petites poires bien fraîches, et bien fermentées d’abord histoire de se chauffer un peu la verve au coin du feu, mais alors… disons que tout ce qu’on va se dire on va le faire, on va le mimer… et quelques bruits de bouche, tiens, en guise de ponctuation, oui, des petits bruits de bouche… et là, il me fait Tiens, ben celui-ci déjà, attrape-le, peins-le en bleu, tu feras de beaux rêves ! avec un de ces pets…

5.

… et alors pour commencer ce stage, v’voyez, vu le temps, j’avais prévu une petite activité simple en extérieur, v’voyez, du genre description sur un rond-point, mais vu les conditions… Oui, un sens giratoire, si tu veux… oui, je sais que tu l’as déjà fait, mais tous les ronds-points sont uniques, tu sais, t’es pas obligé de choisir le même… bref ! aujourd’hui… et en plus y en a qui sont abrités… donc, aujourd’hui, v’voyez, vous irez vous mettre au frais où vous voudrez dans le café du coin, la boulangerie du village, le supermarché, rayon fruits et légumes, la boutique du pompiste, la mairie, la médiathèque, v’voyez… la gendarmerie si tu veux, encore que je suis pas sûr qu’il y ait assez monde pour l’exercice, à moins d’une descente au préalable, parce que vous allez devoir écouter voir, c’est-à-dire noter, v’voyez, en mode descriptif quand même, ce que vous voyez de ce que vous entendez, vous notez les faits et gestes de la conversation, pas ce qu’on dit, mais ce qu’on fait en le disant, le jeu des mains, les sourcils qui se lèvent, la bouche béante, le sourire en coin, les yeux au ciel… oui, le doigt d’honneur aussi, ça arrive, tous les gestes sont adultes, pas beaux peut-être, mais… v’voyez, c’est ça, la scénographie langagière d’une conversation tout à fait quelconque en mode sourdine, comme dans les films muets… je sais, c’est un classique, mais le stage commence tout juste, on y va simple, et y en a qui découvre, tu sais, tout le monde est pas né sourd-muet comme toi… bon, voilà, v’voyez, et dernière chose, vous attardez pas sur toute une conversation, vous arrivez, vous écoutez voir, ou vous voyez écouter, et juste un instant, vous la prenez au vol, en passant si vous voulez, v’voyez, quelques notes, des bribes, disons une minute pour une scène en quelques images, quelques gestes, v’voyez… voilà, ça une fois par jour… et, si vous voulez, à la maison, vous imaginerez ce qui a bien pu se dire, v’voyez…

A propos de Will

Formateur dans une structure associative (en matière de savoirs de base), amateur de bien des choses en vrac (trop, comme tous les grands rêveurs), écrivailleur à mes heures perdues (la plupart dans le labyrinthe Tiers Livre), twitteur du dimanche sur un compte Facebook en berne (Will Book ne respecte pas toujours « les Standards de la communauté »), blogueur éphémère sur un site fantôme (willweb.unblog.fr, comme pas fait exprès).

4 commentaires à propos de “#chroniques #00-01 et #09-10 | le stagiaire”

  1. J’aime beaucoup le journal de bord, l’atelier d’écriture… En fait, j’aime tout et trouve l’ensemble vraiment très stimulant.

    • Eh bien merci Geneviève. J’avoue être personnellement resté sur ma faim en écrivant ce journal de bord, qui n’a pas été conçu en tant que tel tellement j’ai eu de peine à trouver le temps, et parfois l’énergie, pour boucler la chose. Et la comprendre.

    • Je triche un peu. Le coup d’ « arrêter d’écrire » j’en avais déjà parlé il y a quelques années. J’ai repris la chose en la poursuivant, sans reprendre le texte précédent. Je ne sais même pas exactement où il se trouve. Je n’ai pas le temps de chercher. J’ai déjà trop peu de temps pour l’atelier. — Merci Laurent.