arts de la fiction #01 | Je suis sous l’auvent d’une caravane

Je suis sous l’auvent d’une caravane. C’est la fin de l’après-midi. La lumière est en train de baisser. Un corps est debout, dressé devant moi, le visage tourné, comme déformé par la vitesse. Je connais ce visage et je ne le connais pas. Je sais d’instinct que ce corps et ce visage sont proches de moi affectivement, qu’ils constituent une présence logique dans l’univers, qu’au milieu des constellations et du vide habité par les pierres flottantes, ce corps et ce visage existent depuis la seconde zéro. Mais je sais également que nous nous sommes perdus, nous avons été séparés, longuement, obscurément. Nos retrouvailles ne sont pas naturelles, au point qu’il me semble que j’hésiterais à mettre la main sur sa joue, même doucement, de peur qu’il mordre. C’est une image arrêtée, je suis tombée devant elle, ou plutôt en elle. La table pliante, derrière ce corps est floue, les assiettes se mélangent aux verres et aux couverts, aux serviettes en papier, aux emballages défaits, comme dans un tableau abstrait…………………………………….

C’est une image arrêtée, je suis tombée devant elle, ou plutôt en elle. Nous sommes, moi et le corps debout, pris dans une sorte de photo. Je ne ressens pas le relief, et je n’ai pas l’idée de me demander pourquoi je ne bouge pas, car il me semble que je pourrais, que je vais le faire. Je sais que de son côté ce corps ne le peut pas, ce corps enfermé dans l’image. Ce serait curieux qu’il soit comme moi, prisonnier vu de l’extérieur, faussement immobile, et vivant au-dedans. Je ne sais pas où les limites se trouvent. La table pliante est floue, couverte de lignes incompréhensiblement sous tension, et les objets qui sont posés dessus semblent fuyants, ou dessertis de leurs logements, bordures gommées. Je préfère pour l’instant m’intéresser à cette table de camping plutôt qu’au visage déformé au-dessus de ce corps en fuite. Je me tourne vers la gauche et je tente de me décaler, pour que le corps dressé de toute sa hauteur devant moi sorte de mon champ de vision. Mais je ne peux pas ignorer sa vue. Il reste, même du coin de l’œil…………………………………….

Je tente de me décaler, mais ma vision est extrêmement panoramique, très performante, je pourrais pratiquement voir à 360 degrés. Le corps dressé ne disparaîtra pas, même si je m’en détournais. Je m’en détourne, il continue d’être posé, le visage figé par son cri statique. Qu’est-ce que j’ai mal fait. Qu’est-ce que j’ai raté, qu’est-ce que je n’ai pas su voir, pas su comprendre. Je m’éloigne de la caravane, de la table, de l’herbe, mais je ne peux pas m’éloigner du corps, car ce corps ne tient pas réellement à rester dans un lieu précis, il n’est pas épinglé à un endroit. Il n’obéit pas aux données spatiales habituelles. Il flotte sans flotter, il me suit sans me suivre. Je suis tout à coup très fatiguée d’être suivie par ce corps arrêté…………………………………….

Ce corps n’est pas épinglé à un endroit. Il est juste épinglé, c’est son attribut. Sa qualification est d’être épinglé, comme d’autres sont musclés ou toniques. Je le constate sans m’en émouvoir, je le constate comme si j’observais une texture, une couleur. Il faut avancer…………………………………….

Sans m’émouvoir, je m’éloigne de la caravane, de la table, de l’herbe mélangée de graviers. Il y a des bosses de terre et des racines tordues qui rendent mes pas maladroits. Plus loin, dans le vague, j’aperçois une structure, un manège pour enfants à l’arrêt. Quelques ballons de baudruche sont accrochés, l’un à un poteau, l’autre à un éléphant de plastique rose et fané. Il y a une voiture de pompier un peu sale, une jeep miniature qui a vécu, une chenille géante vert pomme qui peut accueillir trois enfants les uns derrière les autres, mais ses sièges sont vides. Encore plus loin, un monticule surmonté d’arbustes est cerné par un chemin où apparaissent des silhouettes. Ce sont des familles, des couples avec enfants qui s’approchent du manège…………………………………….

Un monticule surmonté d’arbustes est cerné par un chemin où apparaissent des silhouettes, et je réalise que les bruits sont bizarres. Du manège arrêté ne sort pas de musique, il n’y a ni grelots, ni pétards, et pas de voix non plus, ni de rires. Je crois que ce lieu est privé de bouches et de cordes vocales. Il y a bien des bruits, mais ils ne correspondent pas à ce que je vois. Les pas ne produisent pas un bruit de pas, mais plutôt un frottement, un chuintement. Il y a aussi un cliquetis constant, comme celui qu’on entend sur les mâts des chars à voiles en bord de mer. Les attaches en métal des cordelettes cognent avec le vent. Ici, pas de vent, pas de mer, pas de voiles, mais ce cliquetis, et ce frottement, et ces chuintements, autonomes. Les bruits et les corps sont dissociés. J’ai peur de rester coincée là, dans l’entre-deux, entre le monde des bruits et celui des corps. J’ai peur d’être capable de saisir l’un et l’autre et incapable d’en embrasser aucun. Je préfère éviter les adultes qui s’approchent du manège, parce que l’antagonisme entre les bruits et les mouvements qu’ils font me transperce jusqu’au cœur. J’ai de la peine pour les petits qui doivent vivre privés de bruits sincères. Je retourne à la caravane. C’est les vacances. Nous sommes en vacances, moi et les miens. Nous n’avons pas d’emploi du temps…………………………………….

J’ai peur de rester coincée là, dans l’entre-deux. Les barrières, les limites et ce travail qu’elles ne font pas ici, sont un réel problème. Les bruits, d’autres bruits, passent par des chemins invisibles, ils nous arrivent, et nos bruits les remplacent, ce qui nous semble incohérent. Les bruits ne sont pas incohérents, c’est juste que nous ne savons rien d’eux, nous ne pouvons pas les comprendre. Moi et les miens nous ne comprenons rien, et ça nous rapproche. C’est peut-être l’affection qui nous rapproche, ou c’est peut-être l’inquiétude qui nous rapproche. Comme je n’ai plus fait attention au corps épinglé, il s’est affadi. Il est plat maintenant, au point de tourner sur lui même, comme un canard de bois de fête foraine. Le manège a disparu, et les gens aussi. Avec les miens, nous nous asseyons en tailleur sur l’herbe. La table de camping est maintenant derrière nous, inoffensive. Le corps dressé dans son hurlement est maintenant lui aussi inoffensif. Nous n’avons pas de visage. Cela ne nous effraie pas. L’air est comme de la ouate. Nos pieds sont lovés dans la brume qui monte du sol comme dans des oreillers et nous nous parlons à l’intérieur de nos têtes. Le manque de bruit, ou l’intrusion de bruits inadaptés, n’est pas de notre ressort, tout comme nos yeux mélangés à nos joues, ou nos dents mélangées à nos tempes. Nous sommes décidément très calmes. Il y a vraiment une force incontrôlable qui pousse les gens. J’ignore pourquoi. Quelqu’un remarque le grand chien roux, pourtant, je le sais, mort il y a des années, couché à nos pieds, endormi, ses babines qui frémissement, et le soupir qu’il pousse en rêvant. C’est mélangé. Il se réveille pour chercher une caresse et puis avec lui tout s’éteint.

(je ne suis pas allée vers une scène du quotidien, je suis restée dans le territoire du rêve parce que ça me rapproche de la fiction que je ne pratique pratiquement jamais)

A propos de C Jeanney

or donc et par conséquent, je fais ce que j'ai à faire sur mon site tentatives

12 commentaires à propos de “arts de la fiction #01 | Je suis sous l’auvent d’une caravane”

    • Merci Solange (c’est si souvent dans l’entre-deux qu’il commence à se passer quelque chose))

  1. Je suis saisie le texte agrippe et colle : le corps épinglé, on navigue entre net et flou puis les bruits et les corps dissociés … réel ou pas les sensations sont là : Fortes.

    • Merci Nathalie (et en fait je me demande en lisant ce que tu dis, est-ce qu’une sensation irréelle n’est pas l’exacte copie d’une sensation réelle finalement))

  2. un rêve « comme un tableau abstrait », « le corps épinglé », on n’est sûr de rien, on n’est pas sûr d’être vivant, le corps pris dedans, dissociations…
    autant d’expressions qui créent peu à peu de la peur (le manège pour enfants vide y est pour quelque chose !) et ce cliquetis des drisses dans un silence contenu
    oui, on est quand même coincé dedans
    c’est très impressionnant !!
    (merci Christine pour ce challenge fiction/rêve)

    • Merci Françoise ! (oui, c’est étonnant comme certaines images appelle le rêve, le manège en est une, c’est assez frappant, parce que c’est une image qu’on côtoie très peu dans la vie quotidienne, et en général, quand on en voit un sur une place, on n’est pas frappé par son côté onirique))

  3. Scotchée. Le flou des visage, le corps épinglé, la table inoffensive, les yeux mélangés aux joues, les dents aux tempes… Il y a à lire ton texte quelque chose de jubilatoire, on a envie de le dire à haute-voix, de mâcher les mots. Merci

    • Merci Françoise ! (les joues mélangées aux dents, il n’y a que pour un rêve qu’on peut écrire ça :))

  4. cette bizarrerie des rêves (inquiétants et étranges dirait l’autre) (Sigmund) : tout à fait oui… Merci à toi

    • Merci Piero (j’ai pensé à Tarkowski, ce qui n’a aucun rapport, mais des fois la vie n’a aucun rapport)))

  5. La partie avec les bruits dissociés des corps qui nous place dans un « entre-deux » m’a évoqué la notion d’espaces liminaux (https://fr.wikipedia.org/wiki/Espace_liminaire ). J’imagine une fin du monde où même les bruits sont cassés. Le manège du monde qui ne tourne plus.

    Ce corps épinglé à la vision me fait prendre du recul sur ce qu’est la vision elle-même. Je me vois presque tourner à l’intérieur de ma tête pour constater l’étendue de cette vision à 360°. Cela m’ouvre la voie à n’être plus vraiment un corps mais juste une conscience.