J’entre de nuit dans la ville, je recherche d’abord les rues les plus éclairées, celles où les vitrines veillent encore, je m’acclimate, puis j’avance parfois en fermant les yeux l’espace d’une seconde, le temps que le trottoir se charge de me conduire, je m’habitue à la nuit, j’entre alors dans ma ville, retrouve ses troubles, ses singularités douces ou poisseuses, là sur la gauche la fontaine aux pierres grises et au filet d’eau à peine perceptible, ici à mes pieds des fissures dans l’asphalte, plus loin un léger renflement près d’un arbre déployant ses racines colonisatrices, j’arrive à la rue qui passe devant la vieille église et qui descend soudain si brutalement que les façades semblent glisser l’une sur l’autre, au bout du regard en plongée, le deuxième étage du vieil immeuble où vivait autrefois ma famille, les volets gris des fenêtres ont subi les intempéries et n’ont pas été entretenus, une poubelle renversée répand des matières et des objets hétéroclites, la rue est sombre mais l’œil se fait, s’aiguise, les moindres sons s’amplifient, une fenêtre qui bat, le déclic d’une lumière dans un couloir, les formes des maisons semblent instables, les maisons éclairées sont peut-être plus lucides, les borgnes ou les aveugles plus inquiètes et plus mystérieuses.
J’entre dans ma ville sans savoir comment, je n’ai pas choisi la rue, je n’ai pas choisi l’itinéraire, je ne pense pas, je me laisse gagner par la nuit, les forces mystérieuses que je ressens entrant par la plante des pieds, forces telluriques quittant un instant les profondeurs de la terre, j’avance sans but ou seulement guidée par mes rêveries incontrôlées, je parcours le canevas de ses rues, je vagabonde,
Alors je marcherai à travers ma ville dans la nuit, seule mais avec l’impression de plus en plus forte d’être accompagnée d’une autre qui me ressemble, qui s’arrête quand je m’arrête, qui tourne avant moi au coin des rues, qui connaît mieux que moi les porches et les raccourcis, jouer à la peur, se jouer de la peur, imaginer des guet-apens à chaque recoin, à chaque couloir sombre et savoir en même temps qu’il n’y a rien, que la ville ne me veut rien, que c’est moi qui lui prête ces intentions. Je sentirai des odeurs végétales ou de cuisine, parfois un courant d’air venu d’une rue transversale me fera frissonner, et des rêveries intimes m’assiègeront.
Regarder ma ville du haut du pont rejoint au petit matin après de multiples bifurcations, réorientations pour enfin l’atteindre. L’eau ne coule plus, la sécheresse a gagné, les galets serrés les uns contre les autres implorent peut-être les nuages, au lieu d’observer le lit asséché du fleuve regarder la ville de plus haut, regarder les clochers, les cimes des platanes, les maisons encastrées, les toits dialoguant, les tuiles cassées ou fraichement remplacées, les herbes folles poussées dans les gouttières et les premiers passants ressemblant à des insectes fébriles. Ressentir du pont la dilatation des rues, entendre monter la rumeur, et sous mes pieds, pour la première fois, plus rien que du vide.
je visualise parfaitement dans l’ombre les fissures dans le goudron et les racines d’arbre qui font des boursoufflures dans le trottoir, tous ces détails dessinent un décor, et aussi ce filet d’eau qui coule sur la roche grise
j’aime beaucoup ton deuxième paragraphe qui infiltre une dose d’incertitude qui pousse le texte ailleurs
et j’aime aussi cette ombre qui marche à ton côté, une ombre de toi-même…
bien à toi, chère H.