#chroniques #09 et #10 | at last…

Mort d’une baleine

Elle s’était échouée sur la plage, mourante. Elle est morte avant que la tempête ne l’emporte, la retourne et la redépose sur la plage, un peu plus haut près des dunes. Puis la mer s’est retirée. Les rares charognards encore vivants l’ont décharnée et digérée. La mer est revenue. D’autres tempêtes l’ont lavée, les vents de sable ont nettoyé son squelette. La mer s’est retirée au loin, très loin. Années après années, les vents ont soufflé, glacés ou brûlants, ils ont recouvert ses os de sable doux et fin, jusqu’à ce que n’apparaissent plus que d’étranges branches de bois blanc, aux sommets recourbés. Le gel et le soleil les ont percés, fendus, brisés. Parfois, ces bois se découvraient, au gré du vent qui jouait une étrange mélodie dans ces tuyaux d’orgue dressés contre le ciel. Mais il n’y avait plus personne pour l’entendre.

Gabriel Orozco, exposition MOMA 2010

Le pianiste

« Des faits-divers dont j’ai eu à m’occuper, meurtres et assassinats, ceux qui m’ont marqué ? ah tiens, il a cette histoire, ce gars qui avait été découvert dans le couloir de sa maison. Gisant au sol. La porte, un belle porte de chêne à deux battants au-dessus de deux marches de pierre, était grande ouverte. Une belle porte de belle maison de pierre à deux étages construite au XIXe siècle dans le quartier bourgeois de cette ville de province. Une balle dans la nuque, il était d’abord tombé sur le clavier du piano, comme le montraient les traces de sang sur les touches d’ivoire. Un beau piano, d’ailleurs. Oui, oui, vous avez bien entendu : le piano était dans le couloir. Étrange, non ? recouvert de sacs et d’emballages en plastique. Pas de partitions. Juste un mug à moitié vide de café et un paquet de biscuits entamés. Et puis, il avait glissé au sol. Le gars était torse nu, pieds nus dans des sandales, juste vêtu d’un short de cycliste, vous savez, ces trucs moulants qu’on trouve dans les magasins de fringues et accessoires pour sportifs. Abattu d’une balle calibre 22. Non, les voisins n’avaient rien entendu : il y avait un orage très violent, le coup de feu a dû se confondre avec les coups de tonnerre. Et puis les voisins… presque tous des vieux, un peu sourds. Bref, personne n’avait rien entendu, rien vu, rien remarqué. Et vous pensez bien qu’avec un pareil éluge… oui, parce qu’il pleuvait des hallebardes ce soir-là… oui, ça s’était produit à la tombée de la nuit, un peu après 20 heures… tout le monde était calfeutré chez soi. En plus, à cause de l’orage, une coupure d’électricité et plus d’éclairage public dans ce secteur. Apparemment, c’était fréquent. Tout ça, vous le comprendrez bien, ça explique pourquoi personne n’avait rien vu, rien entendu. Le corps n’a été découvert qu’assez tard dans la nuit, par un gars qui était sorti courir un peu, le genre marathonien qui s’entraîne à toute heure.  Hors de cause, le témoin. On a d’abord cherché du côté des sans-abri qui traînent non loin de là, il y avait eu un squat un peu plus haut dans la rue quelques années plus tôt. Juste la routine, ça n’a rien donné non plus. De toute évidence il n’y avait eu aucune intrusion, aucun vol, aucune trace de bagarre, rien. La porte était grande ouverte, aucune trace d’effraction. Ça paraissait bizarre, mais les voisins étaient unanimes : le gars – je veux dire la victime – jouait toujours la porte grande ouverte. Deux fois par jour : vers midi et le soir. Il ouvrait la porte et vous jouait son apéro-concert ou dîner-concert, selon l’heure. Le piano sonnait bien, et le couloir, la cage d’escalier et la rue faisaient caisse de résonance. Tout le monde en profitait. Le pianiste n’était là que depuis le début de l’été. Il avait racheté la maison et viré les locataires. On a cherché de ce côté-là, notamment de celui du rez-de-chaussée, le vrai propriétaire du piano. Il donnait des cours avant d’être expulsé par le nouveau propriétaire. Difficile de trouver un déménageur – et cher ! ça coûte un bras de déménager un piano ! impasse aussi de ce côté-là : le prof de musique avait un alibi en béton pour la nuit du crime : il était en garde à vue à Lyon pour une histoire  de shit. En résumé, rien. Aucune piste. L’enquête de voisinage n’a rien donné non plus. Et on n’avait pas trop le temps non plus… L’autopsie et le passé de la victime ? on a appris qu’il avait eu un accident grave, qu’il avait touché une grosse somme en dédommagement (ce qui lui avait permis d’acheter cette maison beaucoup trop grande pour lui), qu’il lui en restait des séquelles mais rien qui justifiait qu’on l’assassine. Donc, on est passé à autre chose.

Le plus marrant dans cette histoire, c’est qu’on a fini par découvrir la solution, enfin quand je dis « on », c’est surtout l’IA qui nous a bien aidés en dénichant sur internet le récit que je viens de vous faire. Racontée, cette histoire, par le voisin d’en face, un retraité qui avait l’air tout gentil. Sauf qu’il avait un flingue, un Glock, acheté sur internet, avec lequel il avait tiré une balle dans la nuque du pianiste. Il l’avait racontée et mise en ligne sur une espèce de site de blogs pour écrivains amateurs.

Mot pour mot ce que je viens de vous dire. Et pourquoi l’a-t-il tué ? simplement parce que le pianiste jouait faux. »

L’Affaire du stylo en or

Il était noir et or. Sauf qu’il n’était pas complètement en or. La plume, oui. Et aussi la partie avant du corps du stylo, mais ce n’était peut-être d’ailleurs que du plaqué. Justement, la dorure s’était altérée, là où l’on pose les doigts, sous l’effet de l’acidité de la transpiration. Parce que Papi Morel transpirait pas mal et tripotait beaucoup son stylo : il ne cessait d’en dévisser le capuchon, le prenait entre ses doigts boudinés et le faisait tourner, quand il devait prendre une décision, comme s’il allait signer un décret. Ou bien il le pointait sur vous quand il épluchait les carnets de notes (ça c’était il y a longtemps, quand il y avait encore des carnets de notes et qu’il convoquait Caroline dans son bureau pour la tancer et lui enjoindre de fournir davantage d’efforts scolaires. La petite se recroquevillait sous la menace de la pointe d’or et promettait, oui papa, oui papa, je vais travailler). Le stylo en or était devenu, pour la famille, inséparable de M. Morel.

Après sa mort, et la décision de vendre la maison (trop grande, trop de travaux, trop chère, aucun des enfants et petits-enfants ne voulait racheter leur part de cette barraque à ses cohéritiers), il leur a fallu la vider : vider placards, armoires et commodes, entasser les chaussures et les vêtements de Gérard Morel dans des cartons (rien que des vieilles nippes, qui sentaient le tabac froid, l’antimites et le vieux, vite débarrassons-nous de tout ça et va les déposer chez Emmaüs, ils se débrouilleront avec), vendre les meubles (trop grands, trop lourds. L’armoire normande ? où veux-tu que je mette ça dans mon trois-pièces au quatrième ? et ça ne passera jamais dans l’escalier !), trier les objets (comment tu appelles ça, toi, ce gros truc en marbre ? un cartel ? ah, non, je n’en veux pas de cette s… !), les jeter (on va prendre la Kangoo et faire un aller-retour jusqu’à la déchetterie), ou les apporter chez Emmaüs, et aussi mettre les livres de la bibliothèque en cartons (on va les apporter à la bouquinerie du Paillis, c’est une bouquinerie solidaire), décider du destin des papiers accumulés (les dossiers médicaux, qu’est-ce qu’on en fait ?, y a qu’à les brûler dans le jardin. Et doucement, ne va pas brûler aussi les contrats d’assurance, malheureux !), les vieux albums photos (Moi, je les prends, a dit Geneviève). Et puis est arrivé le moment épineux du partage des objets un peu plus précieux : vaisselle, bibelots, bijoux, petits objets (Louis – qui ne fume pas – a voulu les pipes et leur râtelier, qui étaient posé de toute éternité sur le bureau de Papi Morel, personne n’en voulait de toutes manières ; Sacha – qui cultive depuis qu’il a douze ans un côté dandy – la montre-gousset de l’arrière-arrière-grand-père), et c’est alors qu’on s’est aperçu de la disparition du stylo en or. Qui n’était pas en or, rappela Julien. La plume, oui, mais le reste… C’était quand même un Mont-Blanc, objecta Laurent d’un air pincé. Pas du tout, c’était un Dupont. Et si, il était en or, pas que la plume, a rétorqué Olivier. Qui l’avait pris ? évidemment, personne. Qui aujourd’hui  écrit encore au stylo-plume, a dit Louis. C’est juste un truc pour frimer. Même Trump, et en voilà un qui aime l’or, signe ses décrets avec un Sharpie. Caroline se mit à pleurer. C’était, pour elle, LE souvenir de son papa, LA chose venant de lui qu’elle aurait voulu conserver. Julien ricana : Tu veux créer un petit musée sentimental de pépère ? le ton monta, les vieilles rancunes se réveillèrent, ils se quittèrent fâchés. Très fâchés, et pour longtemps.

Yvon, qui triait les ballots de frusques dans l’entrepôt d’Emmaüs, découvrit dans les poches d’une espèce de robe de chambre verdâtre bonne pour la poubelle un stylo doré. Il l’empocha. Avec un peu de chance, il pourrait l’échanger contre une barrette de résine.

L’enrôlement

H.F.E. Philippoteaux, 1745, La bataille de Fontenoy, 1873 – détail

Journal de recherche et d’écriture (9)

Soldat dans les armées du roi, c’est juste un métier ordinaire dans ces villages du Santerre. Il n’y a pas assez de travail pour tous, alors si on a une « bonne constitution », une taille suffisante, ou mieux, si on a réchappé de la petite vérole dont on garde les marques sur le visage, on s’enrôle. Les registres de Contrôle des troupes du 18e siècle conservent les noms de ces soldats, ceux de leurs père et mère ainsi qu’une courte description – probablement afin de pouvoir diffuser leur signalement au cas où il leur viendrait l’idée de déserter).

Joseph Dheilly, l’arrière grand-père de ma grand-mère s’est ainsi engagé le 6 mars 1782 dans la cavalerie, le Royal de Lorraine. Il a vingt ans, il est le second fils, le cadet, il n’a d’autre perspective que de travailler pour son frère qui héritera de l’entreprise du père. Il signe pour six ans et traverse la France pour rejoindre son régiment, composé essentiellement de Lorrains et d’Allemands. En 1787, il revient à Vrély se marier à Félicité Bauduin (l’arrière petite-fille d’Anne Le Doux) muni de la permission de son capitaine. En 1788, il quitte l’armée et s’installe comme maître maçon. Son premier enfant, une fille à qui il donne le nom de Reine, vient de naître. Sept autres naîtront entre 1790 et 1802, quatre filles et trois garçons.

Adrien, le père d’Hélène Blanquet s’est enrôlé lui aussi, dans un régiment de Gardes Françaises. « Gardes du corps de sa Majesté » comme il est écrit dans d’autres actes, ils portent un habit bleu à parements rouges et blancs. Quand y entre-t-il exactement, c’est difficile à dire. Ce qui est certain, c’est qu’il est soldat en avril 1729 puisqu’il en est fait mention dans l’acte de naissance de sa dernière fille, Madeleine, et lors de son décès en octobre 1729. Il n’a que quarante ans, « environ » précise l’acte. Hélène, elle, a trois ans. Je ne l’ai jusqu’à présent pas retrouvé dans les registres de Contrôle des troupes, il y a cent soixante-dix régiments de Gardes Françaises. S’est-il engagé peu avant sa mort ? il n’est pas rare qu’un homme s’enrôle alors qu’il a plus de trente ans, voire plus de quarante. Il reçoit une petite somme qui fait vivre sa famille, il peut espérer amasser un petit pécule lors des campagnes militaires (le pillage, évidemment) et au retour acheter un métier à faire des bas, qui lui assurera un revenu régulier si ce n’est suffisant pour ne pas mourir de faim. Ou bien, s’il est blessé et invalide, devenir pensionné du Roi. Le roi de France a toujours besoin de plus d’hommes de troupes, la guerre est une industrie, les soldats rien d’autre que son matériel.

Mon train est parti

« mon train est parti » : avec ou sans moi ?

Moi, debout sur le quai, à bout de souffle, qui vois deux yeux rouges s’enfoncer dans la nuit ? Forcément, c’était le dernier train pour ***, il n’y en aura pas d’autre avant demain matin, 5h35 et il faut se trouver un endroit où passer la nuit. Ce ne sera pas dans cette gare de province : fini les salles d’attente fermées et chauffées, la chasse aux SDF est passée par là ; ne restent que quelques tabourets au milieu des courants d’air. Super.

Moi, qui suis dans ce train, où j’ai pu trouver une place en coin fenêtre (pas une si bonne idée finalement, il n’y a pas assez de place pour mettre ses jambes, mais au moins j’ai réussi à avoir une place assise).

Ou bien, moi qui ai réussi à attraper ce train au dernier moment, et où je reste debout entre le porte-vélos, avec vélos, et la porte des toilettes, à me dire qu’il vaudrait mieux avancer un peu et se trouver une place sur les marches qui mènent à l’étage ; encore faudrait-il y accéder ; et se dire qu’avec un peu de chance, quelques places assises se libéreront au prochain arrêt.

Et puis pourquoi ce « mon », « mon train » ? il ne m’appartient pas. Même si SNCF-Connect m’a proposé (bouton de couleur sur lequel cliquer) : « Achetez votre train » (il semble qu’on ait rectifié récemment en « Achetez votre billet de train »)

Quoique… il fut une époque où on pouvait être propriétaire d’un train ; une époque et des lieux, ailleurs : je me souviens vaguement d’un feuilleton télévisé dont les héros, deux dandys justiciers, sillonnaient l’Ouest américain du XIXe siècle à bord de leur train privés, voitures richement et confortablement aménagées, velours rouge, verres et carafes de cristal, rideaux à franges et pompons… ça existe peut-être toujours, des propriétaires de réseaux de voies ferrées qui circulent dans leur train privé.

Train qui part, qui est parti

Train source inépuisable d’histoires et de scénarios

Trains qu’on a manqué (en cas de catastrophe ferroviaire, il y a toujours un miraculé, qui a raté le train d’un cheveu et fait le bonheur du localier : vous vous rendez compte, j’aurais pu être dans ce train !)

Trains du dernier voyage pour une gare sans nom là-bas, à l’est

Train du plus secret conseil train de la poésie train d’AO Barnabooth

Trains machines à voyager dans le temps, retours vers le passé avec Corto Maltese en Sibérie avec Chihiro chez la sorcière (l’autre, la gentille, pas celle du château des esprit) regards vers le futur, dans le Transperceneige

… … …

Faire une fin

pour Jennifer

comment faire si votre clavier n’a plus de point
–             –             –             –             –             –            

restent
le –
le copié-collé
depuis la table des caractères (SO Windows)

si vous voulez absolument mettre un  point   final
et
si vous avez un clavier numérique (je sais, tout le monde n’en a pas)

alors
enfoncez la touche Alt (maintenez la enfoncée) et tapez 46 sur le pavé numérique
et voici :

un superbe (quoique peu visible) .

(je sais, il y a un point sur le clavier numérique mais il se peut que – chaque fois que vous l’utilisez – il ne produise qu’une virgule (affaire de réglage pour le tableur)

mais faut-il vraiment mettre un point final

A propos de George Baron

J'aime la lecture, la SF et l'Oulipo. J'ai commencé à écrire, et plus j'écris, plus j'ai envie d'écrire. Plusieurs projets en cours, rien de finalisé.

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