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#01 | Michel Butor marche sur une plage
Ce jour-même où je lance ce nouveau cycle, pour la saison 2026-2027, une fête particulière : le centenaire de Michel Butor, né le 14 septembre 1926.
Nul devoir de notre côté: sinon le souvenir d’un homme généreux, tellement à l’opposé des moeurs souvent mesquines de ce métier, et une oeuvre dont la dimension même a fait peu à peu obstacle: un expérimentateur et inventeur perpétuel, mais nombre de ses livres les plus essentiels ont désormais disparu de la circulation : et si c’était à nous de les rouvrir aujourd’hui, pour en dire ensemble la force et richesse des possibles ?
De 1975 à 1985, entrelacés avec ses autres livres, Butor rassemble cinq tomes d’une série intitulée Matière de rêves, chacun constitué de cinq chapitres (donc cinq fois cinq égale vingt-cinq) constituant autant de développements basés sur un principe identique, mais depuis un incipit chaque fois contraignant à plus de risque. L’ultime chapitre du volume V va reprendre le 1er chapitre du 1er volume : Je suis sur une plage; c’est le soir, texte qui va aussi nous servir d’appui, la version mise en boucle de 1985 donnant encore mieux à lire ce principe d’amplification qu’il explore.
Voici, et c’est fondamental pour notre propre protocole, la IV de couv du premier tome, Gallimard Le Chemin, 1975 :
« Non pas les notes au réveil, mais la forme du récit de rêve travaillée pour exploiter de nouveaux gisements. La vie quotidienne y passe bouleversée parmi ses revers de hantises. Cinq descentes dans le premier niveau de cette mine dont les galeries s’entrecroisent. À suivre. »
Tout est clair : non pas le rêve, ni le récit de rêve, mais le fonctionnement narratif du rêve appliqué à un énoncé non seulement très simple (et ce beau retour cher aussi à Lovecraft: diptyque avec séparation par point-virgule, essayez !) mais issu directement de l’expérience quotidienne.
Sauf que le rêve amplifie: depuis quelque énoncé que ce soit, à mesure du texte, on s’y fait avaler dans un effet de zoom permanence. Sauf que le rêve oublie (non, mais l’illusion de suite linéaire vient de notre propre et instinctive reconstitution d’une suite d’images perpétuellement disjointes): chaque phrase, quand elle naît, oublie et nie la précédente. Enfin, la capacité permanente du rêve à laisser venir ces images depuis une proximité essentielle du corps, associant l’ensemble des sens, et mêlant à l’envi les échelles de proportion.
Et ce serait déjà un fabuleux exercice. Mais Butor nous propose aussi, et c’est ça le génie dont on devrait bénéficier pour cette proposition, une technique toute particulière d’amplification (amplification, structuration qui seront des préoccupations constantes dans ce cycle à venir): l’intensité d’écriture certainement est constante, mais elle propose un bloc forcément fini, ne serait-ce que par la limite de notre propre fatigue, ou bien parce que cela forcément s’écrit vite.
Butor bute (qu’on me pardonne). Par exemple, dans cette convocation du mot Atala, dont il fait un personnage, mais on découvre aussi que, dans un voyage mentionné au Labrador ou une tournée aux USA, il l’a évoqué en tant que titre et livre de Chateaubriand.
Et l’irruption du mot Atala est forcément arrêt brutal du pacte de départ, ce qui le relie à ces formes du rêve, explicitement convoquées pour, géniale formule, «exploiter de nouveaux gisements».
Alors, il fait qui, Michel Butor ? Une ligne de points qui se fait rupture graphique et suspension. Puis retour amont : à quel point du texte, deux lignes, cinq lignes une ligne ou dix lignes, la phrase a-t-elle égaré ou trompé le principe du texte ?
On recopie donc ces mots, là où le texte fonctionnait encore, et on repart. Dans le doc à télécharger, vous trouverez les six premiers exemples de ce qui va devenir, pour nous, l’autre versant de la consigne.
Pour finir : dans les 5 tomes des Matière de rêves, dont une grosse vingtaine de textes autonomes, sur le même principe. Je choisis celui-ci, «Je suis sur une plage; c’est le soir», pour sa simplicité provocatrice, le point de départ immédiatement reconnaissable. Les autres points de départ de Butor, par exemple dans le tome V, 10 ans plus tard, en 1985 : 1, «Je suis dans une cuve sans être aucunement vêtu…»; 2, «Je suis transporté sur les bords du Rhin. En face de lui se trouvent des rocs sinistres…», 3, «Il est deux ou trois heures du matin; je me promène seul dans les rues»; 4, «Je monte à tâtons, dans les ténèbres, la spirale d’un escalier à pas de vis»; enfin le 5, à 10 ans d’écart, reprise du «Je suis sur une plage; c’est le soir».
Assez d’exemples parmi ses vingt-cinq à lui, pour que vous opériez cette séparation magique: non pas un récit qui partirait d’un rêve, mais une situation prise au quotidien le plus banal, le plus ordinaire, lié aux lieux du travail aussi, aux trajets, aux attentes, et y appliquer les deux volets de la consigne : 1, le développement depuis les modes de fonctionnement du rêve; 2, la suspension quand on arrive au bout du bloc, et reprise depuis la phrase en amont qui avait créé l’impasse ou la bifurcation.
À vous, et honneur à Michel Butor : qu’il soit beau, le vôtre aussi, d’hommage par l’exemple !