#chroniques #09 #10 | chemin

#chroniques #09 #10 | chemin

Nicolas Hacquart

1 |  La lucidité dangereuse et la lucidité de l’absurde

Qu’ai-je vu? 

Qu’ai-je imaginé? 

Qu’ai-je vu qu’un autre à mes côtés n’aurait pu voir? 

Qu’ai-je vu que seul moi ne pouvait éviter de voir? 

Qu’ai-je vu qui avait sa source derrière mon regard?

Qu’ai-je vu qu’une cécité ne trouble pas? 

Qu’ai-je vu qui est désormais mien?  

Qu’ai-je vu qui ne demande rien et m’incite au refuge? 

Qu’ai-je vu qui m’interpelle dans son absence?

Qu’ai-je vu qui donne matière et m’enchaîne à ma demande? 

Qu’ai-je vu qui incite au sacrifice?

Qu’ai-je vu trop clairement dans cette nuit silencieuse de notre origine, de notre meurtrissure mortelle?

2 | Humilité et technique ou de l’approche graduelle

La meurtrissure n’est pas mortelle. 

La meurtrissure n’est pas mortelle. 

Pour être survécue, sa rencontre nous incite en premier abord à l’évitement, l’observation puis  l’approche, passant du discernement de ses couleurs sanguinolentes, jaunissantes et verdâtres à la mémoire de ses odeurs de chairs, de sa reconnaissance à l’expérience de la distance entre elle et soi. Angoissante, elle et nous sommes méconnaissables. 

3 |  Refuge

Admettre la bévue, notre faiblesse, le déclin de quelque chose en soi, aveugle au chemin dans ce nouveau territoire. 

Demander miséricorde afin de ne pas s’écouler ou se noyer dans la pourriture. 

Prendre refuge auprès de quelqu’un ou de quelque lieu. 

Y faire des génuflexions afin de pouvoir s’y reposer dans ses temps morts. 

En observer les rythmes et se lover dans ses crevasses et ses dépressions.

Plonger avec le plus grand oubli au fur et à mesure de notre connaissance. 

S’abandonner à la participation dans le regroupement.

Laisser la pourriture s’accumuler, se détacher de soi, la pousser du pied pour accéder fébrilement à sa couche ou pour sortir.

4 | Puissance et fragilité

La vulnérabilité, comme souvenir, n’est pas une indication d’humilité. L’humilité est une attitude active, jugeant de l’effort juste pour discerner et accompagner le vital et le morbide. Puissance douce frôlant avec l’apocalyptique, elle s’allie avec le réel contre la fierté et la rigidité des revendications. Toute cette fragilité acquise est l’acquisition d’un territoire, terrain vague aux statues tombées, aux moyens naufragés, aux dispositifs démantelés. Marcher lucidement, entre entraînement et contemplation, devient le seul courage. Entre le moment de plus grande fragilité et celui de plus grande puissance, un fil d’Ariane autorise le courage. 

La confiance en… 

L’espoir en… 

La curiosité et l’obstination du marcheur.

5 |  Soumission au processus

Un chemin régulier, plat, sans bifurcation s’oublie lui-même. Soumis à son rythme, jusqu’à ce que ce dernier en croise un autre. Soudain libre, soudain lourd et fatigué. Toute la lourdeur de mon corps affaibli ma volonté face aux choix et aux différents horizons qu’ils entraînent. Rébellion par l’inaction, l’ignorance, la résignation, le cynisme. 

Revendiquer l’égalité des destins, l’inanité du courage, nonobstant la volonté de chacun et les motivations. 

Résister à ses attaques est permis par une forme d’abnégation et d’équanimité particulière. 

Marcher, choisir entre les chemins sans savoir avec une présence pleine, attentive aux signes et sans prétention sur les fins. Se soumettre non aux événements, qui eux sont pris à bras le corps dans tout leur sens, mais au processus de séparation, de distinction. 

6 | Les imaginations démoniaques

La soumission à la séparation fait souffrir les prétentions qui se cachent dans notre quotidien et que nous finissons tout entier par nous épuiser à défendre. Le chemin passe dans des territoires que je fais habiter de démons à la faveur de mon ignorance, mon mépris et de ma fatigue. Sous sa forme hallucinée par la fierté, elle devient démoniaque. Nos imaginations démoniaques incite à prendre les Psaumes pour rituel et la lecture pour refuge.Cette pourriture est pourtant le ferment nécessaire, la matière à avaler au quotidien.

7 | Au bord de la béatitude ou l’éternel allaité

Malgré cette souffrance devant la résistance des personnes et des objets, devant l’indifférence de la matière contre nos idées pures et simples, justes et incomplètes, malgré la peur qui nous prend devant notre arrogance et notre ignorance, malgré cette horreur et stupidité qu’est le monde comme on le pense, malgré les phénomènes qui nous entraînant par les bras ou une jambe dans les accotement, les fossés, les talus et les berges des chemins et routes,  malgré la fatigue et la douleur, cette pourriture nourrit et stimule, au bord de la béatitude quand l’on est présent, revenant à nous sans cesse par ce son, cette odeur, cette pression, ce mouvement du corps. Comment composer avec ce double visage de la matière qui entraîne dans ses rythmes endiablés et nous allaite des sensations nécessaires.

9 |  Suivre sa pente (du sacrifice)

Pensé comme communion sociale 

ou divine, 

dépense du surplus de production, 

don au divin, 

forme de don à l’intention des divinités,

récapitulation 

symbolique 

du meurtre 

et 

cannibalisation 

du père primordial, 

parfois rituel 

pour 

déplacer la 

culpabilité, 

catharsis temporaire au désir mimétique,

parfois agression envers un bouc-émissaire, 

outils des structures 

de parenté patrilinéaire. 

Ou l’éviter, malgré les fantasmes. Comment se sacrifier et ravaler sa pourriture sans en vouloir aux autres? 

10 | Un degré au-dessus : le silence

22 heures presque. Un bruit de brosse à dent en bouche dans la pièce avoisinante. Une horloge tique. Quelques livres de Kazantzakis (Ascèse et Rapport au Greco) devant moi. Des soucis un peu partout. Une panne informatique. Quelques images au mur : Persée décapitant la Méduse, Jacob combattant l’Ange d’Auguste Doré. Un silence à la sérénité acquise par le discernement, tranchant avec le brouillard des jours. Je termine un cycle d’écriture marqué par des auteurs et de lectures, rythmé par François, qui pousse encore à écrire, penser, reprendre, détourner, retourner, bref à ne cesser de bouger et d’être vivant. 

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