6 # Tant d’efforts
Dans les magazines dits féminins, le chic dit français est effortless, alors je ne suis ni chic ni française, car je suis so effortful et produis tant d’efforts à m’adonner depuis que je travaille, à des activités médiocrement lucratives dont l’évidence criante d’inutilité pratique requiert une poussée supplémentaire qui, à défaut d’atteindre jamais son but, fournit cependant une forme de justification de leur existence ; ainsi, lorsque je suis partie travailler en Chine et que je proposais mes services de prospective et de design aux entreprises chinoises, je me trouvais devant des interlocuteurs perplexes car pourquoi iraient-ils imaginer l’avenir et inventer de nouveaux objets quand la copie ou la satisfaction sans réserve des commandes de donneurs d’ordre puissants suffisait. Je m’échinais à les convaincre que le futur avait déjà commencé, mais qu’il fallait savoir lire les signes avant-coureurs de ce futur improbable, les signaux faibles comme on dit dans le métier et je me souviens très bien que l’avocat chinois que j’étais allée voir pour créer ma société, après m’avoir écoutée, avait retiré son cigare de sa bouche noircie et m’avait demandé : « Et vous comptez en vivre ? » Pourtant, cela ne m’avait pas arrêtée.
Quand, revenue de Chine, j’ai décidé de me lancer dans le monde du théâtre où j’affole les responsables culturels et autres administrateurs de production avec mes projets «pharaoniques » sur des textes non encore écrits, il faut que je besogne des mois, des années toute seule, que je contacte, que j’écrive, que j’appelle, que je rappelle, que je relance, que je pousse, que je chasse, que j’insiste, que je temporise, que je recommence, pendant des mois, des années d’attente impatiente, où je trouve en face de moi, si peu de répondant, personne pour me donner un nom, une piste de financement, une quelconque ouverture et quand vient un moment de découragement où se profile la ruine de tant d’efforts, l’heure de la révolte sonne et, si honteuse que je sois de cette rudesse nécessaire, mon poing frappe un grand coup sur la table, libérant les ressources de l’être primitif que je suis et dynamite la masse compacte de la jouissance inerte, et je finis à l’arraché, par ce scandale intime, par ouvrir une brèche minuscule et la chose qui prolonge l’aventure.
Pourquoi est-ce que j’aime faire tant d’efforts ? Naturellement, un peu d’effort donne du prix aux choses, c’est vrai, gravir une montagne avec quelques gouttes de sueur au front, en sentant ses muscles chauffer, a plus de cachet (selon certains critères) qu’une promenade à plat le long des grilles d’un parc, mais il ne faut pas exagérer, pourquoi se frotter à ce qui ne vient pas tout seul, à ce qui résiste, à ce qu’il faut déplacer, soulever, entraîner avec soi au prix de tant d’efforts.
Selon l’avis d’un psychanalyste à mon sujet, ce goût de l’effort est une habitude que j’ai contractée pendant les quarante premières années (40 ! ) de ma vie, face à ma mère, pour laquelle j’ai fait des efforts pour la sortir de l’angoisse et la rassurer, des efforts pour l’égayer et lui redonner le goût de la vie, pour la protéger, pour la réveiller, pour la remettre en mouvement, des efforts parfois maladroits, parfois intermittents parce qu’il m’arrivait de dire : j’en ai marre, adieu, je pars, tu me fais chier, mais je revenais toujours et ces efforts évidemment n’ont rien donné puisque ma mère n’a jamais guéri, ne s’est même jamais véritablement soignée et que, peut-être, d’une certaine manière, elle jouissait aussi de cette immobilité contre laquelle je me cognais et m’épuisais.
Alors, j’ai choisi dans mon travail de m’attaquer encore et encore à l’inertie de la machine mais cette fois avec la possibilité d’y arriver, car c’est bien cela le pire, j’y arrive, tant d’efforts finissent par produire quelque chose même si cela me coûte l’obligation de m’humilier un peu et alors que jusque-là tout semblait s’accrocher à moi pour me retenir, la masse cède, comme un énorme rocher poussé centimètre après centimètre vers le bord d’un précipice et qui, soudain, par la force de son propre poids, bascule dans l’inconnu.
D’où vient que je vais la chercher, cette inertie, la défier peut-être, moi qui suis si facilement excitable, qui ai le goût d’aller vers, le goût d’aller voir, le goût d’essayer, de tenter le coup, de jouer, une forme d’enthousiasme spontané et débordant qui me fait toujours croire que c’est possible – quel autre nom donner à l’espérance ? alors que ce n’est pas vrai, mais ce n’est pas faux non plus car lorsque je parviens à créer mon cadre de jeu, la masse endormie se désagège et retrouve quelque chose de singulier, de vivant, d’audacieux, de rieur et d’agissant, et c’est peut-être pour cela que je fais tant d’efforts, pour parvenir à créer, quelque part sur la terre, un espace où les subjectivités se réveillent, où elles se mettent à jouer, à penser ensemble autour des mots donnés et reçus, où ce qui était inerte se soulève, se met à circuler alors peut-être que tous ces efforts ne servent finalement qu’à cela, à pousser suffisamment fort, jusqu’à ce que quelque chose cède et que, pour quelques instants, la vie passe.
59 # le plus beau compliment que j’ai récu
On ne me fait jamais beaucoup de compliments, ou alors peut-être que je ne sais pas les entendre, ce qui est tout à fait possible, mais il y en a un que j’ai entendu. Il n’y a pas si longtemps, en 2017 peut-être, je venais de terminer ma troisième pièce 99 en Chine et une femme qui participait à ce projet, Laurence (elle est depuis décédée d’un cancer fulgurant du péritoine et ce texte rend hommage à sa mémoire) m’avait dit qu’elle avait participé surtout pour me voir agir . Elle avait précisé son propos en me disant qu’à ses yeux je savais faire flèche de tout bois et cette expression qui portait sur ma manière d’être au monde, mon modus operandi, je l’ai pris comme un compliment : c’était la première fois que quelqu’un louait ma mètis, ce mélange de débrouillardise, de perspicacité dans l’action et d’un zeste de rouerie qui est une aptitude ordinaire et répandue mais je considère malgré comme ma qualité la plus importante. J’étais flattée que quelqu’un (enfin !) semble s’en rendre compte.
280 # le petit monstre
Il y a une semaine, un ami m’a confié qu’il trompait sa femme depuis longtemps et régulièrement. S’il m’en a parlé, c’est que sa relation extraconjugale avait pris une place démesurée : elle le rendait presque fou. L’état de tension émotionnelle et sexuelle dans lequel il se trouvait l’emportait inexorablement vers un aveu brutal : tout dire, tout faire exploser.
Ce qui m’a intéressé n’était pas l’adultère mais ce qu’il essayait de comprendre. Cette femme éveillait en lui une tentation de domination et il rejetait de toutes ses forces cette version inconnue de lui-même. Il découvrait qu’il était asservi à cet endroit précis : il n’était pas maître de son attraction pour la puissance. Il voulait trouver la force de mettre fin à cette relation pour ne pas céder à l’appel de la domination. Malgré la noblesse de sa posture et bien que j’approuve entièrement son choix, je n’y croyais pas tout à fait : en renonçant à cette relation, il ne rejettait pas la puissance et son caractère potentiellement abusif; il cherchait à ne rien céder sur la maîtrise de la situation.
Nous avons tous des secrets, des petits monstres tapis dans l’ombre, parfaitement inoffensifs tant que personne ne vient les réveiller. Ce qui est inquiétant n’est pas qu’ils existent, ni même de découvrir, lorsqu’ils s’éveillent, qu’on éprouve une certaine jouissance à les sentir vivre, mais de pressentir qu’ils pourraient bien, un jour, nous soumettre.
J’en ai fait l’expérience, dans un registre très différent, il y a quelques années, lorsque je me suis battue avec un homme au bord d’une piscine. La scène avait quelque chose de burlesque : nous étions tous les deux en maillot de bain, face à face, furieux, nous affrontant comme deux taureaux dans un décor qui se prêtait assez peu à la tragédie. J’avais cédé à sa provocation et cet homme ne s’attendait pas à ce que je passe à l’acte. L’effet de surprise a joué en ma faveur : très vite, je me suis retrouvée en position de force.
J’avais conscience de me donner en spectacle et du ridicule de la scène, mais toute honte avait disparu. Je n’aurais jamais frappé cet homme. Pourtant, j’avais besoin de savoir que je pouvais le faire et besoin de sentir que je pouvais aussi m’arrêter là, exactement à l’orée de cette possibilité. L’ivresse de puissance ne résidait pas tant dans la possibilité de le frapper que dans celle d’y renoncer. J’avais accepté, pendant quelques instants, de réveiller la bête sans la laisser sortir.
105 # Les plaisirs d’une vie normale
Je ne vais plus au travail entre 8 h 30 et 9 h du matin. Je n’ai plus de réunions. Je ne voyage plus à la journée. Départ à 6h, les yeux collés, retour à minuit, le corps moulu, pour une réunion de cinquante minutes. Je ne suis plus invitée à participer à des panels dans des salons pour gloser avec un micro qui fonctionne mal, sur l’avenir du luxe, les tendances de l’ameublement ou la palette de couleur automne/hiver 2028. Je n’ai plus de cartes de visite. Je n’ai pas le blues du dimanche soir, ni la petite excitation du vendredi. Je ne fais pas mes courses le samedi. Je ne “pose” plus de congés. Je ne lis plus de CV. Je n’agrafe plus de récépissés à des notes de frais. Je ne fais plus venir le coursier. Je ne porte plus de tailleur-pantalon, de jupe crayon ni de talons. Je ne mets plus tous les jours un chemisier repassé de frais. Je ne déjeune plus avec des collègues. Je n’ai plus d’expert-comptable. Je ne me rends plus au tribunal de commerce pour déposer le bilan de l’année. Je n’évalue plus les employés. Je n’étudie plus la concurrence. Je n’achète plus L’Usine Nouvelle ni le Financial Times. Certains mots anglais ont disparu de mon vocabulaire : benchmark, target, market.
Aujourd’hui, je me lève vers 6 h 30. Je travaille pieds nus et en tee-shirt, dans le calme de mon bureau, qui est aussi un salon muni d’un canapé adossé à une bibliothèque, sur lequel je passe des coups de fil, lis et écoute la radio. Je vais presque tous les jours à la piscine, d’où je reviens, corps et âme délassés, avec les yeux marqués de cercles rouges et les cheveux dégoulinants, ce qui n’a strictement aucune importance. Je dors l’après-midi ou fais quelques courses dans des magasins vides. Je conduis un camion frigorifique pour les ramasses du Secours populaire. Je vais me promener sur les collines. Je parle à des amis, aussi désœuvrés ou esseulés que moi, et nous rions de nous-mêmes. La conversation est aisée, tranquille et même profonde. Je me remets au travail vers 18 heures. Je dors beaucoup, sans inquiétude et me lève au milieu de la nuit pour lire. Je vis sans hâte. Je m’ennuie quelquefois. J’utilise souvent les mots : solitude, labeur, luxe, temps. Je mène une vie normale.
à suivre…
( la relation mère fille a quelque chose d’exceptionnel – un peu comme toutes les relations interpersonnelles : avec qq chose en plus)
Oui si on entend par « exceptionnel » le fait que cette relation façonne notre manière d’entrer en relation avec les autres par la suite.
» le futur avait déjà commencé » …
l’instant présent si fragile …et
» tous ces efforts ne servent finalement qu’à cela, à pousser suffisamment fort, jusqu’à ce que quelque chose cède et que, pour quelques instants, la vie passe. »
Le passé déjà là
à suivre … volontiers
faites flèche de tout bois 526 titres en soutien … beaucoup d’efforts … mais ça peut faire le futur
Merci pour le partage
Merci de votre lecture
c’est beau ces textes si intimes et universel à la fois
Merci Line !