1- Tu étais si silencieux que personne ne t’écoutait vraiment
2- En venant me voir il avait dit vouloir en savoir plus sur son monde intérieur, tous ces mouvements qui l’animaient depuis qu’il était petit, ses visions, il avait dit vouloir comprendre les moteurs derrière ses films vouloir interpréter ses rêves et je lui avais dit de les prendre en notes il m’avait remis des tas de récits et de feuillets accompagnés de dessins il m’avait dit ne jamais vouloir me quitter avoir fait des cauchemars sur ma mort en des circonstances obscures il m’avait dit être la seule femme qui comptait il m’avait dit avoir besoin de moi ne pas imaginer que l’on se sépare parce que je reunissais toutes les femmes en moi et qu’il était trop tard que nos destins devaient être liés jusqu’à la fin il m’avait dit de ne pas me faire de soucis que ces problèmes de l’agence allaient passer et que nous verrions un avenir meilleur sous le soleil du Sud il m’avait dit que nous étions maman et moi tout ce qui comptait dans sa vie et alors comment en être arrivé à nous causer du chagrin je me l’étais souvent demandé il avait dit vouloir aller vivre à Rome ensuite, plus tard, pour commencer une autre vie parce que la mer à Rome n’était pas si lointaine…
3- Il fait comme s’il pouvait protéger tout son monde, toujours, il fait comme s’il n’avait pas menti pour éviter de causer du chagrin il fait comme s’il pouvait déployer en un clin d’œil des ailes d’oiseau surnaturel aux pouvoirs fantastiques il fait comme si rien n’était jamais joué il fait comme si la douceur payait en toutes circonstances il fait comme si ses larmes pouvaient se couvrir d’un fin duvet de poussin pour créer une aube nouvelle il fait comme s’il était de marbre parfois il fait comme si des miracles pouvaient encore le surprendre il fait comme si ses silences pouvaient être déchiffrés il fait comme si un autre monde une autre réalité pouvait advenir d’un moment à l’autre il fait comme s’il animait le feu dans la cheminée pour la première et la dernière fois il fait comme s’il ne savait rien de ses symptômes et de son mal il fait comme s’il n’avait jamais eu peur il fait comme s’il traversait la vie dans un silence de velours et la grâce d’un nénuphar il fait comme s’il était simple de se comprendre il fait comme s’il avait droit à une autre chance il fait comme s’il pouvait s’en sortir il fait comme s’il ne m’avait jamais dit tu es belle et qu’il me le disait toujours pour la première fois il fait comme s’il vivait en terre étrangère il fait comme si l’amitié pouvait le sauver du malheur il fait comme si tout le bruit de son cerveau était filtré par un coquillage de mer il fait comme si son corps lui importait peu il fait comme si la nuit allait absorber ses pensées les plus sombres il fait comme s’il avait une carapace luisante d’animal sauvage il fait comme s’il était immortel il fait comme s’il allait aller mieux il fait comme si son corps n’était pas de verre il fait comme si les au revoir n’étaient pas des adieux il fait comme si nous ne savions pas il fait comme s’il allait pouvoir ouvrir la porte de sa chambre et s’enfuir avec nous dans un pays tranquille en nous serrant fort contre lui il fait comme s’il nous regardait pour la première fois ou la dernière il fait comme si ses silences avaient toujours contenu le dernier il fait comme si tout avait été un jeu de hasard et aussi paradoxalement une affaire sérieuse et grave il fait comme s’il pouvait toujours aider tout le monde il fait comme si les rapports entre les gens devaient être simples il fait comme si la vie et la mort étaient des choses simples et sans conséquence il fait comme s’il était un metteur en scène de cinéma et qu’il était l’acteur de l’un de ses films, il fait comme si à l’aide d’une baguette magique il allait percer le léger film autour de ses rêves pour nous dire sa vérité il fait comme s’il attendait que l’on interprète dans un livre ses rêves ou sa vérité
4-Extrait du projet en cours
Fellini a toujours été (me dit E. d’une voix entendue) un grand menteur, qui fascine, se contredit, hypnotise les foules les acteurs qu’il engage pour un aspect, une démarche, une apparence ; qu’il remplit de ses intentions comme des broques de vin romain ; qui désamorce ses craintes de la vraisemblance, de l’eau (il ne sait pas nager) en tournant dans des studios où la mer est en plastique, les rochers sont du ruban adhésif noir ou argent ; (les animaux souvent de taille gigantesque sont clairement de carton-pâte) ; où tout s’invente par exemple à merveille sur ce bateau (film) de La nave va qui réunit une foule de protagonistes chargés d’accompagner les cendres d’une cantatrice sur son ile natale ou sur ce bateau (au loin dans le port de Rimini) d’Amarcord ( je me souviens en dialecte romagnole) appelé Rex tel un nom de cinéma de quartier à moins que cela ne rappelle précédé d’un t- le nom de l’un de ces célèbres dinosaures tout droit sorti la gueule grande ouverte – moribond ou assoiffé de vie ?- d’un livre d’enfant illustré.
5- Pendant un long moment j’avais regardé cet hélicoptère de tourisme qui s’était posé sur l’ile en ayant auparavant formé de larges cercles concentriques sur l’eau dans laquelle se miroitait ou simplement se dessinait une blancheur froissée d’hélices brassant de l’écume, dans laquelle déflagrait aussi une ancienne blancheur spectrale de cendres
ses cendres qui avaient virevolté
tandis qu’au loin la mer et le ciel se confondaient, s’étaient aplatis sur une même ligne épaisse et tremblante soit un lieu ouvert/infini où une parole souterraine attendait sans doute d’advenir/de rejoindre, aurait pu habiter un espace/temps nouveau ou bien se serait tue (comme dans la vie réelle) dans un bruit frêle de fantôme.
Mais si l’homme oublie trop souvent qu’il est un mort qui parle avec des morts (J.L Borges, le Livre de Sable). Tout ce qui aurait pu être dit et que je devais dire à présent les yeux grands ouverts et remplis d’étonnement.