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Je suis si décalée parfois qu’au lieu de m’en inquiéter je m’en amuse
2 | Visites nocturnes
Cette fois-là j’ai essayé de prendre des notes quand nous nous sommes parlé au téléphone. Je ne comprenais rien de ce qu’elle me disait. Son débit de paroles ressemblait à un torrent en crue. Son récit n’avait ni queue ni tête. Elle m’a parlé des sapins au fond de son jardin alors qu’elle n’a qu’un jardin de ville avec un petit lilas pour seul arbre, elle m’a décrit le pays des sapins pointus qu’elle avait visité récemment. Je n’ai jamais entendu parler d’un tel pays. Elle m’a raconté aussi qu’une poétesse en robe blanche venait la visiter la nuit. Je lui ai demandé qui était cette poétesse mais elle est restée très évasive. Ses phrases étaient hachées, ponctuées de halètements, comme si ses pensées allaient plus vite que sa parole pourtant déjà très rapide, comme si elle avait peur de ne pas pouvoir exprimer tout ce qui lui passait par la tête avant que la conversation ne s’arrête. J’aurais pu vérifier sur le Net qui était cette poétesse mais j’ai préféré que cet échange demeure nimbé de son aura de mystère. Elle me parle au travers de ses poèmes, m’a-t-elle dit. Cette phrase m’a permis de mieux comprendre la nature de ces visites nocturnes. Tu lis ses poèmes au milieu de la nuit ? lui ai-je alors demandé. Non, non, m’a-t-elle répondu, elle me les dit elle-même. À ce point de la conversation, mes notes mentionnent un long silence. Tu sembles inquiète, a-t-elle poursuivi, mais il ne faut pas, rassure-toi, je vais très bien. Ce n’était qu’un rêve, j’en suis certaine à présent, a-t-elle conclu avant de raccrocher.
3 | Elle fait comme si elle ne sait pas
Elle fait comme si elle ne sait pas ce qui va se passer ensuite, maintenant qu’elle est sortie de cet endroit où depuis longtemps elle n’avait plus envie d’aller mais où elle se sentait en sécurité. Elle fait comme si elle ne sait pas qu’une fois dehors, elle ne pourra plus y rentrer seule, qu’il lui faudra être accompagnée de quelqu’un d’autorisé. Elle fait comme si elle ne sait pas qu’après l’euphorie des débuts, comme une lune de miel qui se termine, il lui faudra un temps d’adaptation, une période de deuil, elle fait comme si elle ne sait pas ce qu’est un deuil, comme si le deuil n’existait pas, elle veut l’occulter. Elle fait comme si elle peut prolonger la lune de miel. Elle fait comme si elle ne sait pas qu’un deuil c’est parfois tout simplement atterrir et remettre les deux pieds sur terre.
4 | J’écris, simplement
Comme dit Clarice Lispector, « quand je ne suis pas en train d’écrire, simplement je ne sais pas comment on écrit ». Je dirais même que quand j’écris, je ne sais pas comment on écrit. J’écris, simplement. Et quand je n’écris pas, je dirais que l’écriture est là, tapie dans l’ombre, prenant quelque repos, se tarissant parfois, sommeillant d’un œil, se nourrissant de ce qui l’entoure, la touche, la pénètre, reprenant des forces, avant de surgir à nouveau à la faveur d’un mot, d’une image, d’une sensation ou de la caresse du vent.
5 | Tendre est la nuit
Un soir d’été en rentrant d’une visite à une amie, il fait chaud encore. Le ciel est d’un bleu royal intense, pénétrant. Il fait nuit et je me plais à regarder les vitres éclairées, envie banale d’imaginer ce qui se passe derrière ces fenêtres closes. Surgit soudain le livre de Fitzgerald, Tendre est la nuit. Je ne l’ai pas lu, juste cette titre si célèbre qui s’attarde par une nuit si douce, mais…
Est-elle tendre la nuit lorsqu’elle nous offre ses perles de lumière ?
Est-elle tendre la nuit dans les villes qui dorment ?
Est-elle tendre la nuit lorsque ses méandres se vident ?
Est-elle tendre la nuit lorsqu’elle nous éjecte de son train en marche ?
Est-elle tendre la nuit lorsqu’elle nous refuse son nectar ?

Beaucoup aimé vos « Visites nocturnes ». « Ses phrases étaient hachées, ponctuées de halètements, comme si ses pensées allaient plus vite que sa parole pourtant déjà très rapide, comme si elle avait peur de ne pas pouvoir exprimer tout ce qui lui passait par la tête avant que la conversation ne s’arrête. » On imagine très bien ce qu’on entend dans le combiné. « Tendre est la nuit « ; des mots qui nous viennent souvent à l’esprit. Merci pour tout ça !