#chroniques #08 | Elle va

1•

Elle est si grande qu’elle habite un monde différent

2•

Elle attend des nouvelles, elle s’inquiète de mon silence qui dure, le temps passe elle attend et après elle espère, elle s’inquièterait moins et penserait à moi autrement, avec joie, et serait joyeuse de ma joie, rien de compliqué, elle attend des nouvelles, elle s’inquiète d’en manquer, dans le labyrinthe elle se perd facilement, il lui faut du très simple, des repères réguliers, pas trop de changement dans le rythme, si elle attend des nouvelles, le manque de nouvelles ça l’use, elle devient impatiente et incrédule, elle divague, elle augmente l’importance du rien, elle n’a plus d’illusion, elle monte tout en épingle, elle se détache, elle bafouille des idioties, elle le sait, c’est bête et excessif, elle le sait très bien, mais elle le fait, elle parait folle et rebute plus qu’elle n’attire, elle ne s’aime pas dans ces moment où elle ne sait plus, elle voudrait une bonne fois pour toute qu’on respecte un peu une façon de faire et si on change : on le lui dit, elle a pas de second degré, tout compte, c’est facile à comprendre, pour elle c’est facile, elle sait que ça étonne un peu comme une marche d’escalier qui manque et on fait un grand pas, une enjambée, et si on rate ça tape dur, elle se disperse, elle le sait, des coqs et des anes plein ses pensées, elle ne sait plus et demande comment ça va, ici c’est ok, ça va. 

3•

Elle fait comme si elle comprenait ce qu’on dit, elle fait comme si le voyage était simple et rapide, elle fait comme si la nouvelle ne la cueillait pas, elle fait comme si madame Bégonia avait fleuri tout l’été, elle fait comme si une brassée remplaçait un cadeau bien ensaché, elle fait comme si les lavandes repoussaient après les départs, elle fait comme si les paysages sans elle étaient les mêmes, elle fait comme si ce qu’on manquait n’était pas grave, comme un train qui passerait à nouveau demain, une nuit et on n’y verrait que du feu, elle fait comme si une plume était un oiseau, elle fait comme si perdre patience était la réponse à la question du temps, elle fait comme si elle aimait les vêtements rouge, elle fait comme si les détails pouvaient n’être qu’insignifiants, elle fait comme si un carnet de page blanche pouvait parler, elle fait comme si le calme apparent suffisait, elle fait comme si une robe ancienne qu’elle brodait disait quoi que ce soit de celle qui l’avait cousue, elle fait comme si ses doigts savait le faire, elle fait comme si les petites boites contenaient des choses importantes, et d’autres jours elle fait comme si les petites boites contenaient des choses sans importance, elle fait comme si une chambre n’était rien qu’un endroit où passer, elle fait comme si revenir ne valait rien d’avoir fait le voyage. 

4•

Elle se calme et tente le défi 
Elle se dit Depuis que j’y pense ça pourrait jouer
Elle trouve sa méthode empirique et chaotique 
Elle dit que écrire une ville, non de non elle sait comment le faire,
Elle sait que savoir comment est un piège, qu’elle doit se mettre aux gestes et on verra

5•

La route s’étire, et il ne reste rien d’autre qu’avancer encore, des arbres en mauvais état, des ciels aux nuages torturés, elle roule devant l’orage, on l’annonce à une heure derrière elle, à peine plus, un peu moins, la route va, elle va, elle contourne une ville et l’orage avance droit devant, elle va, il court plus vite que le ciel immobile, le gris se fait profond, il envahit tout, dissimule un horizon de volcans éteints et ce mot ne veut rien dire, une durée si longue à ne plus exploser ne peut penser le temps, et elle se laisse tenter par l’allongement de la liste des sentiments dont elle ne sait pas le nom.*

*Clarice Lispector Chroniques 19 août 1967 

A propos de Catherine Serre

CATHERINE SERRE – écrit depuis longtemps et n'importe où, des mots au son et à la vidéo, une langue rythmée et imprégnée du sonore, tentative de vivre dans ce monde désarticulé, elle publie régulièrement en revue papier et web, les lit et les remercie d'exister, réalise des poèmactions aussi souvent que nécessaire, des expoèmes alliant art visuel et mots, pour Fiestival Maelström, lance Entremet, chronique vidéo pour Faim ! festival de poésie en ligne. BLog : (en recreation - de retour en janvier ) Youtube : https://www.youtube.com/channel/UCZe5OM9jhVEKLYJd4cQqbxQ

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