# chroniques # 08 | lirécrire

(bizarrement je me suis saisi des lectures de l’été et du monde qui y apparaît – il y en a eu d’autres, et il en resterait d’autres)

|1| le monde

L'avenir dure longtemps (Louis Althusser, édition posthume de ses œuvres in le livre de poche 9785 LP13, p 40)

Il avait parcouru le monde.

Les vierges (nouvelle) (Irène Némirovski, Les vierges et autres nouvelle folio 5142, p 225)

Elle est restée assise là un moment, et ses yeux se sont remplis de larmes, et ses épaules ont tremblé, le monde a tremblé.

Le garçon du dehors (Jeanine Cummins, traduit de l’anglais (US) par Christine Auché, Philippe Rey 2023, p 347)

Je veux parler de la contradiction entre les conditions économiques et sociales dans lesquelles il faut être placé pour pouvoir produire un certain type d’œuvres (j’ai cité l’exemple des mathématiques parce qu’il est le plus évident, mais c’est vrai aussi de la poésie d’avant-garde, de la philosophie, de la sociologie etc.) des œuvres qu’on appelle « pures » (c’est un mot ridicule), disons, autonomes par apport aux contraintes commerciales, etc., et d’autre part,les conditions sociales de transmission des produits obtenus dans ces conditions ; contradiction entre les conditions dans lesquelles il faut être pour pouvoir faire des mathématiques d’avant-garde, de la poésie d’avant-garde, etc., et les conditions dans lesquelles il faut être pour pouvoir transmettre ces choses à tout le monde.

Sur la télévision (Pierre Bourdieu, Raisons d’agir Liber Éditions, 1996, p 40)

Tout le monde sait là-bas que je suis un parent d’Emilio, venu passer deux semaines chez lui.

Les disparus de la lagune (Donna Leon traduit de l’étazunien par Gabriella Zimmermann, point seuil P4225, p 181)

la part mystérieuse des femmes prise dans l’étau du désir des hommes (une explication sommaire de ces appétences contemporaines à vouloir ressembler à ce qu’on aurait voulu désirer être (la chirurgie esthétique des jeunes femmes coréennes par exemple) (du sud) – se démarquer (ou se rapprocher) de la copie conforme de cet acteur (de cette actrice) – des tatouages, des vêtements, des postures, des maquillages…)

« le monde entier est un cactus, il est impossible de s’asseoir »

(sûrement Lanzmann (27/06) (Jacques -ainsi que l'interprète - plus que Claude (le frère))

Portraits (Brigitte Célerier, calaméo)

| le monde semblait vierge de toute empreinte humaine | … | J’ai gardé en mémoire l’idée verte et profonde de cette immense forêt pentue avec le monstre caché sous nos pieds qui réservait ses secrets pour ceux qui atteindraient le sommet, ou plutôt les sommets, plusieurs caldeiras imbriquées à près de 3000 mètres d’altitude, chaos rocailleux d’une complexité indescriptible, et je me souviens du jaune canari très spécial des concrétions de souffre cristallisées contre le rocher, de l’âcreté des fumerolles qui s’échappaient des fractures et piquaient fort la gorge, composant un incroyable paysage de fin du monde

voyages fragments #1| gunung Gede (Françoise Renaud sur son site terrain fragile, 15 août 2025)

|2| allo oui bonjour
j’aurais aimé faire en sorte de prendre en copie les paroles et de les retranscrire (un appel téléphonique d’un acheteur, d’un plombier, d’une employée de mairie) mais ça ne s’est pas fait
– une des pratiques professionnelles était de réaliser des entretiens au téléphone (très fin de siècle) lequel était relié à un magnétophone (un fil empêchait le déplacement, non seulement du téléphone mais aussi du magnéto – il y avait alors déjà des téléphones sans fil, certes) il y fallait une certaine concentration, suivre le plan dit guide d’entretien, et provoquer les idées « vous me disiez que… » ici reprendre mot pour mot (au mieux) les quelques uns repérés dans la discussion, écrits le plus souvent à la va-vite sur un bloc-notes, pointer les arguments comme les contradictions (les faire ressortir, ou du moins tenter de) – en cas de silence le laisser s’écouler, ce qui est plus facile avec quelqu’un.e en face de soi car beaucoup passe par le regard, et beaucoup aussi par le refus d’un regard direct, par le contact dit visuel (comme dans la vie hein) (et d’ailleurs c’est la vie) – beaucoup passe aussi par les gestes (on voit nos contemporains dans les rues qui comme des éoliennes miment discutent brassent du vent vont viennent sans voir ce qui les entoure) – toutes chose qui ne se contrôlent ni ne se soumettent à la parole nue (on ne maîtrise pas la voix qui chevrote parce qu’on ne sait pas pourquoi elle chevrote, on ne l’entend pas tout de suite et les émotions fleurissent comme on dit) mais si c’est bien fait ça parle
– une autre consistait à renseigner les voyageureuses (c’est joli, ça) sur les horaires des trains en partance (quel jour, vers quelle heure ?) une espèce de dialogue utilitaire (ça n’existe plus : ça se passait dans l’immeuble juste devant (ou devant c’est selon) la gare du pont Cardinet juste en face du square des Batignoles, au deuxième étage il me semble des fenêtres partout devant soi, des boxes en une espèce d’arc de cercle avec derrière soi une estrade et là-haut le chef, vitrés à mi-hauteur, on avait chacun.e son combiné, son chaix (un gros classeur marron avec avec les cinq tomes des cinq gares) sept heures de rang coupées par une vingtaine de minutes de pause (demander la permission pour aller pisser au chef derrière soi (lequel écoutait de temps à autre les réponses données, allait trouver l’impétrant.e pour l’informer que le renseignement donné était faux, partiel, pas assez prompt, ou trop rapide : de ces mots-là on se foutait éperdument) (jamais su s’il y avait un compteur ou un mouchard de ce type) (sortir et en profiter pour fumer) – proposer autre chose, un autre jour si ce jour-là le train n’existe pas, ou pas à cette heure-là, ou alors si c’est moins cher (consulter les multiples notes de bas de page), ou moins long ou plus facile – sans emprunter de correspondances parfois hasardeuses etc.) – mais on peut en rire (on s’exprime autant, on fait part de sa peur, de ses besoins, ce n’est pas pour moi c’est pour ma sœur/mon père/ma tante – on va partir en vacances/en colloque/ma mère va mal (ça peut arriver, mais on ne s’épanche que peu, on ne dit pas « c’est pour un mariage/un enterrement/une cousinade/un rendez-vous d’affaire/galant/interdit/secret/obligé/premier – rendre visite à un.e détenu.e, un.e malade – passer un concours, un entretien d’embauche, une épreuve un examen – médical ou pas) (pourquoi bouger si ce n’est pour domicile/travail) non, on se tait sur les causes et les nécessités mais parfois très rarement il se peut que ça déborde –

|3| là
elle fait comme si elle ne voyait rien, comme si ça ne l’intéressait pas, pas du tout ou alors un rien, quelque chose qui passe dans le regard peut-être, elle fait comme si comme si tout lui était dû comme si jamais rien ne s’était passé, jamais, rien elle regarde le temps et il passe mais elle fait comme si il ne se passait rien, comme s’il ne passait pas comme si elle en était le maître et qu’il se pliait à la moindre de ses volontés, au moindre de ses désirs de ses fantasmes, elle fait comme si et ça lui va bien, elle est là avec un petit sourire à faire comme si personne d’autre n’existait au monde comme si ça se pouvait, elle fait comme si mais elle sait aussi faire autrement, vrai ou faux, ici ou maintenant, elle fait comme si et s’échappe, une fenêtre ouverte, une brise douce ou marine, ouatée iodée chaude douce, idéale là comme si tout allait bien se passer, comme d’habitude ou comme jamais, elle est là, comme si toujours tout avait déjà été dit, écrit, dit tout bas ou à voix haute lu pensé exprimé, ruminé, elle est là assise devant une table, blanche, ronde, de métal et elle sourit doucement, c’est peut-être son jardin

|4| ne pas savoir écrire
non mais quoi, surtout, c’est surtout ça, quoi – ça n’a pas d’importance, ça n’en a aucune, on ne sait pas exactement où on va aller, mais on a des trucs à dire, sur le temps qu’il fait ou qui passe, ou les enfants qui pleurent ou qui rient sans la moindre raison parce que quelque chose leur passe par la tête, immédiats ils jouent – sans arrière pensée, ils jouent mais parviennent à le faire sérieusement aussi – non, pas d’histoire, rien, trois mots du décor quatre de dialogue et l’affaire est faite, ça ne rime à rien, ça poursuit « l’horrible amoncellement » des mots écrits sur des feuilles blanches de papier ou électroniques, mais blanches, une écriture noire, ou l’inverse pour ne pas gâcher ou ne pas meurtrir trop vite les yeux, les regards, les couleurs, ne pas savoir quoi en dire, quoi dire, quoi faire de ses dix doigts comme on dit, être là pourtant avec ses désirs et ses volontés à assouvir pourtant sans les dominer non plus parce qu’ils et elles fuient alors devant l’étendue la grandeur l’ampleur de ce qu’il reste à accomplir, raconter, et tout ça qui se multiplie avec les jours, les images, les photos de famille ou les portraits, les regards fixes ou brouillés de larmes qui peuvent aussi être de rire, faire des phrases et les embellir de virgules, d’accents, de pointillés et de points, as-tu remarqué comme sur l’écran les lignes sont d’une droiture extrême comme si elle ne pouvaient pas faire autrement – la liberté sur le papier ou la toile – brisée par les écrans avec leurs angles droits, si droits, tellement droits pourquoi, on dit justifié à droite à gauche comme si les choses avaient à se tenir debout, comme si sur ces mots-là s’exerçait la gravité alors que non, rien, ou alors pas grand-chose, pour éviter le désastre sûrement, pour faire bonne figure, plaire et donner à rire ou sourire, dans les vitrines, sur les tables, tout à l’heure disait le poste (je le ferme de plus en plus) la liste des quinze comme si ça allait nous intéresser, promue par neuf car l’un d’eux est mort cet été, on ne saura pas ce qu’il a pu penser de ce tas de tous les étés (ce misérable tas de petits mensonges ou quelque chose de ce genre), une espèce de rituel, combien à ton avis, trente ? cinquante ? qui choisit et quel choix, les porteurs spéciaux, les papiers krafts, les ficelles, les erreurs et les mauvaises tournures, on est là, on regarde ça s’écrire, tout seul, ça avance ou ça n’avance à rien, on essaye de rompre, je crois que c’est aussi un mot d’escrime, le casque, le fleuret, la mouche, on essaye de se détendre, cette sorte de gaine, de corset, cette posture dans cet uniforme, à vos marques – le bout de scotch noir qui indique la position où se tenir – le bon emplacement, la place requise, indiquée précisée, dévolue et là le texte – là à ce moment-là quand tu veux, là maintenant avec insistance ou détermination intention volonté laisser choir laisser aller oublier laisser ne pas répéter ne pas trop embrouiller relire mais quoi, qu’est-ce que tu voulais dire, au juste ?

|5|
ce serait propice à faire des liens (on appelle ça comme ça – ici je veux dire : je n’en mets qu’un) : la littérature, peut-être mais surtout les images, les salons de coiffure, les plumes, les gens aussi surtout, celle-ci en robe de dentelle beige et aux ballerines noires, le métro où une autre ressemble à Anne Alvaro (surtout les actrices et les acteurs évidemment) c’était quoi, le goût des autres ? Elle oui, ou cette autre, Anna aussi, à la fête de l’huma, ailleurs un autre film encore, des idées de dialogues, de danse, des réminiscences ou un chanteur sur le terrasse du café, là avec sa mèche, ses madeleines son double café au lait – sa chanson Peggy qui fait « la dernière fois qu’on nage » oui enfin surtout les gens

un spritz au bar et les Petits chevaux de Tarquinia et « monte dans ton Alfa, Roméo » la bardot, la terrasse, Piccoli Lang -les gens qu’on aime (la bardot pas trop non, pourtant)

le parcours dans la rue, n’importe laquelle mais il faut bien commencer par l’une d’entre elles et prendre à droite ou à gauche ? Ça n’a aucune importance ou on a quelque chose à faire ? chez le farmako acheter des antibios pour l’opération dentaire à venir : c’est à droite, marcher n’importe où n’importe comment, plutôt vers la gauche là où tout au fond de l’image on voit le Sacré-Cœur, l’immonde choucroute à ce thiers abject et c’est Zola qui revient raconter qu’un anarchiste probablement avait entreposé des barils de poudre dans les fondations de cette basilique pour faire sauter tout ça

des gens et des chansons surtout des films et des mots plus que des livres mais lire, oui mais alors où ? dans le lit sur un strapontin à l’ombre du cerisier une chaise de plastique blanc pliable le vent léger des morceaux de melon ou de pastèque et le courroux d’Antigone, là, comme sur la soupe un cheveu

des souvenirs des rôles des actions des chutes des rires des heurts des claques (ainsi que font les portes aussi) et des pleurs

A propos de Piero Cohen-Hadria

(c'est plus facile avec les liens) la bio ça peut-être là : https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article625#nb10" et le site plutôt là : <a href="https://www.pendantleweekend.net/ les (*) réfèrent à des entrées (ou étiquettes) du blog pendant le week-end

7 commentaires à propos de “# chroniques # 08 | lirécrire”

  1. « la mort des inconnus ne compte pas il devient lentement comme une sort de mort-vivant ou plutôt ni mort ni vivant … » : une phrase qui tombe à point trop tard . Merci ( Althussuer était le maitre de mon prof à La Sorbonne)
    « l’immonde choucroute à ce thiers abject et c’est Zola qui revient raconter qu’un anarchiste probablement avait entreposé des barils de poudre dans les fondations de cette basilique pour faire sauter tout ça » l’immonde choucroute je dirais plutôt meringue ( et monte là dessus tu verres M … » me disait ma grand -mère avant de me coller du mercure au chrome sur le genou qui a les pavés
    « une chaise de plastique blanc pliable le vent léger des morceaux de melon ou de pastèque et le courroux d’Antigone, là, comme sur la soupe un cheveu » oui c’est ça …Merci

      • en l’occurrence l’urne est une auge (dedans de la ciboulette mais brûlée jaunie séchée cet été…) Re-merci Nathalie

    • Je repasse et vois qu’une partie du commentaire initialement écrit a sauté ? Étrange … qui disait l’émotion à lire Brigitte C , le paysage de FR , la joie de retrouver les Batignoles malgré le chef.., et celle au petit sourire

      • @Nathalie Holt : bizarre en effet – mais les Batignoles, BC& FR et le petit sourire, table blanche ronde,chaise blanche en plastique – oui… Merci à toi

Laisser un commentaire