#chroniques #08 | Du vrai et du faux

1/ Je suis si hésitant, si incertain, on pourrait aussi bien dire indécis, que ma vie passe sans que je sache comment la construire, je ne suis même pas sûr qu’il faille la construire.

2/ Ce que ses mots n’ont pas dit
Elle m’a appelé. Elle a dit que oui c’était bien que j’aie de nouvelles relations et peut-être une histoire d’amour. Mais la joie manquait dans sa voix. Je sais quand sa voix ne correspond pas à ses paroles. Sa voix a dit qu’elle n’était pas enthousiasmée par mes relations. Sa voix me dit ce que ses mots ne me disent pas. Parfois même sa voix me dit le contraire. C’est pénible de savoir que ce qu’elle a dit n’est pas ce qu’elle a pensé mais de ne pas pouvoir le prouver. Je peux seulement affirmer : mon cœur sait ou mon intuition sait ou mon oreille a entendu que. Il y a parfois deux paroles : celle qu’on dit et celle qu’on cache, révélée alors par le timbre ou les traits du visage ou la position des mains.  Au téléphone son timbre me suffit, ainsi que les faits qu’elle soit passée tout de suite à un autre sujet, que la voix gardait une intonation monocorde, qu’elle n’ait pas posé de questions. Trop de détails prouvant la non concordance des paroles et de la pensée, bien que peut-être il y ait concordance entre les paroles et ce qu’elle voudrait penser.
C’est cela : elle s’accorde avec ce qu’elle voudrait penser. Je suis peiné.

3/ Elle fait comme si jamais elle n’avait dit à sa mère Tu ne me considères pas comme ta fille à part entière dans ton testament, et la mère fait comme si jamais sa fille ne lui avait dit ce sentiment d’injustice, elle fait comme si la relation était saine et ce faisant se demande si elle contribue à assainir la relation, la mère fait comme si elle avait toujours aimé sa fille, elle fait comme si elle était dévouée et se faisant elle devient dévouée, la mère fait comme si c’était normal que sa fille soit dévouée alors qu’elle-même ne s’est pas occupée de sa propre mère, elle fait comme s’il n’y avait pas de souffrance et même jamais eu de souffrance, elle boivent l’apéro et la fille fait comme si elle aimait le martini, elle fait comme si elle n’avait jamais entendu ces paroles dites et redites en variations multiples je n’aurais pas d’enfant si c’était à refaire,  je déteste les enfants,  la mère fait comme si tout était pardonné la fille fait comme si tout était pardonné, mais elles n’ont pas la force des rescapés de Charlie qui pardonnent aux meurtriers, elles font comme si pour sauver la face, l’une parce qu’elle n’a rien à perdre car la mort dans la solitude attend sur le pallier, l’autre parce qu’elle fait son devoir, elle fait comme si c’était son devoir, elle ne sait pas si faire comme si peut réparer, elle supporte difficilement le poids de faire comme si mais rompre ce serait pire, sûr absolument sûr qu’au discours des obsèques elle ne fera plus comme si, elle se taira. Ou elle parlera.  

4/Quand on est séparé de l’écriture, on ne sait pas aller à l’essentiel de vivre car l’essentiel de vivre est indissocié d’écrire et de produire de la pensée par l’écrit. Chaque phrase écrite est un manque comblé. Mais le manque se renouvelle très vite. Dès le lendemain voici le manque.
Quand on est séparé de l’écriture on est aussitôt en manque.
On se soulage avec n’importe quoi, des propos de rue Fin d’été, banc du troisième âge : j’ai les jambes comme de la farine blanche, regarde ! Oh putaing !  des propos de télévision Coup de théâtre historique, on connait enfin les vraies raisons de la mort de Louis XIV, des paroles d’amis Je suis poli et bien élevé, ça me perd. Ça nous fait gagner du temps. Comme une demie-bière pour l’alcoolique : une illusion. Une frustration.
Quand on est séparé de l’écriture on ne sait pas si on saura encore écrire. On n’a rien à dire car on ne sait pas dire, sauf si on l’écrit. On se croit à sec, on doute de l’utilité d’écrire, on trimballe ce vide que la vie affective les musées les relations les promenades les observations les divagations ne comblent pas. On trimballe sa part de vide on attend de ne plus être séparé. On attend son ordi. On attend ses carnets. On attend ses dossiers.  Ses fichiers. Ses idées. Ses listes. On attend secrètement sans le dire en masquant son impatience. Car on ne serait pas compris.
Parce qu’écrire ne mène nulle part. Il n’y a pas de chemin sans écrire et pourtant écrire ne mène nulle part. Écrire c’est le cheminement. C’est tout. On ne sait pas cheminer sans. On est gauche, maladroit, incomplet s’il faut cheminer sans.

5/J’aime la station Auber. Alors que je marchais sur le tapis roulant bien propre dans le tunnel rouge-brique tout neuf j’ai soudain pris conscience que j’aimais la station Auber. Je choisis toujours la station Auber si peux choisir la station Auber. Le tunnel orange-feu n’est ni trop long ni trop court. Ni avec tapis en panne ni sur-fréquenté ni rempli de liquide suspect dans les rigoles du bord ni couvert de poussière des années soixante. Il débouche dans l’immense hall parallélépipédique clair et bien pancarté : en un tour sur soi-même on y voit les noms des stations au centre desquelles nous sommes, Auber, Opéra, Havre-Caumartin et déjà nous pensons avec délectation aux avenues et laquelle nous choisirons pour émerger de cette station. Nous sommes le centre, au centre de nous-même et de Paris, au centre du grand hall blanc où tout est visible et depuis lequel plein de trajets possibles, bien signalés, les boulevards les monuments les lignes de métro les RER. Nous avons le choix du cheminement, tout Paris dans le choix, tout possible dans le choix, tiens la ligne numéro un ! Et où descendrons-nous ? Tuileries, pour changer. Émergeons alors dans un bain de langues étrangères, au centre du jardin les badauds admirent la montgolfière des jeux olympiques posée sur des flammes numériques jaunes, ils ignorent les nombreuses statues de César et Le Centaure Nessus enlevant Déjanire, en marbre, qu’elle est belle Néjanire. On pense à Apollon et Daphné. Des mythes ? Ainsi qu’aux dames d’hier et d’aujourd’hui. Pas de demain ?

A propos de Valèrie Mondamert

J'anime des ateliers d'écriture dans les Alpes de Haute-Provence depuis 20 ans, (DU d'animateur en atelier d'écriture en 2006, à Marseille), je suis prof de musique et je mêle avec joie les deux fonctions. J'ai publié des récits.

3 commentaires à propos de “#chroniques #08 | Du vrai et du faux”

  1. Beaucoup aimé votre 2, votre 3, votre 4. « Parce qu’écrire ne mène nulle part. Il n’y a pas de chemin sans écrire et pourtant écrire ne mène nulle part. Écrire c’est le cheminement. C’est tout. On ne sait pas cheminer sans.3. Tellement vrai.

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