1.
Je suis si impressionnable que je ne suis plus que feuillets à déchiffrer.
2. du réel
C me téléphone, non pour prendre de mes nouvelles, ni pour me proposer une sortie, ni pour discuter de sujets qui nous intéresseraient tous deux. Non, C n’appelle que pour parler de sa personne, de ses soucis (minuscules), des méchants qui lui en veulent (ô les méchants, comme ils sont vilains!), de la manière dont il va leur clouer le bec (et pan sur leur bec !), C n’appelle que pour trouver une oreille complaisante. J’avoue que, très souvent, je n’écoute plus ce que dit C. Parfois le doute l’effleure : l’oreille complaisante (et compatissante, cela va de soi) est-elle toujours là, bien tendue, bien attentive ? son soliloque s’interrompt alors, le temps d’un « tu es là ? je ne t’entends plus ? » (comme si j’avais eu l’occasion de prononcer plus d’une phrase !). Il me suffit de marmonner un vague assentiment, et déjà C repart dans des phrases interminables, toujours à la première personne (la sienne, la seule qui lui importe). La plupart du temps, son appel se termine de manière abrupte, comme si quelqu’un survenait, l’obligeant à raccrocher précipitamment.
3. plage
X fait comme si l’univers, son univers, n’était pas entré en contraction, comme s’il n’était pas en train de s’effondrer sous les coups des bâtisseurs d’empire, X fait comme si tout allait continuer comme avant, X fait comme s’il était possible de retourner sur cette plage, une plage qui serait couverte de coquillages tendres et nacrés, de flaques riches de crevettes transparentes, de poissons minuscules et frétillants, et l’horizon ponctué de voiles, les dunes vierges de constructions, le sable vierge de plastique et de mazout, et le ciel moucheté de nuages baroques, X fait comme si les flots irisés allaient s’ouvrir devant le Nautilus, X fait comme si la Russe allait se lever et nager – la Russe née à Odessa avant la révolution d’octobre, la Russe qui raconte l’eau si limpide qu’on pouvait depuis les murailles voir les cailloux multicolores du fond de la mer – X fait comme si le petit garçon à la dent ébréchée allait venir jouer, jouer aux billes sur la piste qui s’enroule autour du château de sable, X fait comme s’il suffisait de tracer des signes sur le papier, des signes et des dessins maladroits, enfantins, X fait comme s’il suffisait de tenir serré sur son cœur ce papier couvert de mots-images, X fait comme s’il suffisait de fermer les yeux, de se lever, de lever le pied, le gauche, de se jeter en avant pour franchir d’un pas le gouffre de l’espace temps, et les retrouver. X fait comme si
4. Journal de recherche et d’écriture (8)
Le 21 mai 1753, Hélène Blanquet se trouvait probablement sur la grand-place de Rosières ; tout le monde y était ; les habitants de ce bourg de deux mille habitants, et aussi tous ceux des villages environnants. Tous venus pour jouir du spectacle ? peut-être pas tous ; tout le monde ne jouit pas de ce genre de spectacle. Et puis, il faut travailler. Ces mois de mai et d’avril comptent de nombreux jours fériés. Alors, ce lundi-là, si on a la chance de ne pas chômer, on va aux champs. Ceux qui y assistent sont heureux de n’en être que spectateurs. Des raisons qui auront amené à Rosières ces manouvriers, journaliers, chômeurs, mendiants, rouliers, tous ces pauvres à venir sur la grand-place ce 21 mai 1753, je n’en sais rien. Je peux juste supposer, comme je ne peux que supposer ce que ressentait Hélène à ces moments-là. Était-elle terrifiée ? compatissante ? indignée ? A-t-elle un instant pensé qu’elle-même serait, elle aussi, l’objet d’un spectacle, objet de railleries, d’insultes, d’injures, de crachats, de jets d’ordures, alors que sa peau brûle des marques cuisantes du fouet et du fer ? Non, Hélène ne se doute de rien, elle n’a que vingt-sept ans, elle va se marier dans six mois, c’est décidé, elle a un trousseau, tout petit certes, pas grand-chose, un peu de linge, un drap, quelques hardes, mais elle l’a préparé année après année ; c’est pour cela qu’elle se marie aussi tard. Lui n’est pas tout jeune non plus, il n’aurait pas pu se marier s’il n’avait pas au moins un lit et un coffre. Et puis, se marier sur le tard, ça évite de faire trop d’enfants, des bouches qu’on ne pourrait pas nourrir. Hélène sait que sa vie sera difficile, elle a l’habitude. Mais Jean est un brave garçon ; elle n’a pas peur de travailler, elle travaille dur depuis toujours, elle est solide, elle a survécu à la petite vérole, à la famine, voilà vingt-sept ans qu’elle survit, qu’elle s’accroche, qu’elle combat. Elle ne se laissera pas abattre. Qu’on ne vienne pas lui chercher d’histoires : elle a le verbe haut, la langue acérée. Elle a du répondant, elle n’est pas de celles qui courbent l’échine et qui attendent qu’on veuille bien leur faire l’aumône.
Je crois qu’elle n’est pas restée sur la place à baguenauder. Ce jour-là, il y a grand foule, ces gens ont faim et soif, et quelques piécettes à dépenser, alors elle travaille au cabaret, celui que tient Pierre Le Sage, le père de son futur. Elle sert les clients, tous éméchés et émoustillés par le spectacle à venir, mais qu’ils ne s’avisent pas de l’importuner. Ses dures mains les en dissuadent très vite. Hélène est une fille sérieuse, Pas du genre à hurler avec les loups, avec ceux qui là-bas sur la grand-place se repaissent du spectacle de la souffrance infligée à ce pauvre bougre.
Moi qui écris ces lignes, je sais quel sera son destin. Il m’a suffi de lire d’autres lignes, où sont enfermées les grandes lignes de son existence. Elle, elle avance en aveugle, comme moi qui écris ici et ne sais ce qui m’attend quand j’aurai reposé ce stylo, fermé ce carnet et franchi la porte.
5. La guerre et ce qui s’en suivit
Le Santerre, plateau d’altitude moyenne de quatre-vingt mètres, si platement uniforme que depuis la route, ancienne voie romaine, ancienne voie gauloise, qui file d’est en ouest, à certain endroits on peut apercevoir jusqu’à dix clochers. Autres voies, l’autoroute, la nationale et la ligne TGV qui suivent la ligne de front et remontent vers le nord, vers Péronne; ou bien vous prenez depuis Amiens la route qui mène vers Albert, vers le nord-ouest et suit la vallée de l’Ancre. Vous passez devant des cimetières au milieu des champs, devant les tombes, croix et stèles bien alignées; au centre un mât où flotte un drapeau. Aux carrefours, des panneaux, lettres blanches sur fond vert, indiquent les nécropoles du Commonwealth. Vous êtes dans un immense champ de bataille, celui de toutes les guerres depuis le fond des âges. Au début du XXe siècle, le monde entier est venu mourir ici. Des hommes jeunes venus d’Afrique, d’Australie, des Amériques, d’Asie et d’Europe, si jeunes
Tu n’en reviendras pas toi qui courais les filles
Jeune homme dont j’ai vu battre le cœur à nu
Au hasard des routes et des carrefours, vous rencontrerez peut-être un monument
Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit
une immense nécropole soigneusement entretenue et fleurie
Dominos d’ossements que les jardiniers trient
Pelouses vertes à l’entour des sépultures
Lisez les inscriptions sur les stèles, ils n’avaient que dix-neuf ou vingt ans
Déjà le souvenir de vos amours s’efface
Les cimetières allemands, sans fleurs, sombres, aux stèles et croix noires, mal entretenus
Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri
Les alignements bien nets de vos tombes sont trompeurs. Vos corps fauchés, abandonnés entre les tranchées ont été si hachés par les bombes, recouverts d’autres corps, encore et encore bombardés, marmités, hachés, si hachés qu’il a été parfois impossible de distinguer quels ossements appartenaient à qui
alors on vous a enterrés là, on vous a recouverts de terre
Fiancés de la terre et promis des douleurs
et puis on a rangé bien proprement les rectangles de pierre et les stèles et les croix
L’ordre est mis à jamais dans les grands ossuaires
A Étinehem, avec vous on a enseveli les restes de celui qui amenait vos corps suppliciés à l’hôpital militaire de campagne ; il a lui aussi sa tombe là
Où la mort a fixé leur villégiature
Aragon, Le Roman inachevé

Bien trouvés vos « feuillets à déchiffrer », votre 2 tellement vrai, votre 3 qui m’a rappelé les circuits de billes autour des châteaux de sable avec mes frères, votre 4 que je suis avec intérêt et surtout votre 5, tellement inspiré, qui me touche si personnellement. Merci.