#Chronique 08# sur le souffle

Y.U

1 | du monde

Je suis si mystérieuse à moi-même, que même les chemins de traverse les plus directs ne me rejoignent pas.

2 | le réel, le réel, encore le réel

Je devais à l’ombre de mon téléphone avoir les yeux fermés. Sa voix était au bout du fil – chuchotis désarticulé d’une longueur de larme, souffle ténu flottant au-dessus de ses braises. Elle me disait « j’ai peur ». Son souffle vrillait entre mes doigts et par à-coups secs l’entrainait au fond de redoutables ténèbres. Je m’accrochais, serrais les poings – passepasse aérien entre elle et moi – figures acrobatiques ne tenant qu’à un fil. Quelques mots restitués plus tard par une missive dans laquelle, elle ne s’était pas d’abord reconnue – elle avait oublié : « Tu es là ? me demandait-elle. A l’autre bout en cet instant, elle défiait la gravité, et suspendue au son de ma voix, une simple seconde aurait suffi à la bascule – phone à phone, partenaires voltigeuses improvisées, nous étions perchées sur un filet déroulant ses hoquets. Au bord du vide, elle répétait « tu es là, tu es là ? ». A la seule force de mes mots en retour, elle se maintenait en équilibre. Serait-elle aspirée par la chute, ou happée par les sommets ? Je l’assurais de ma longe téléphonique et l’écoutais millimètre après millimètre. Elle me susurrait : « je crois que … …, non, attends, reste encore…, reste, je t’en supplie… », et puis, elle ne disait plus rien, mais, subitement elle reprenait en boucle, comme une prière : « oui, oui je t’entends, j’entends ta voix…, et, je suis là, encore… ».

3 | écrire avec Clarice Lispector

Elle fait comme si elle marchait d’un bon pas vers les nuages tout proches, elle esquisse le sourire de ceux qui tranquillement vont jusqu’au tournant suivant, celui qui mène au sommet, elle marche comme si elle respirait encore à pleins poumons sous l’implacable ardeur du soleil – à peine un frêle bruissement d’air sur sa peau – comme si avec l’oisillon qui la précède, elle survolait légère toutes les anfractuosités de la pente, comme si elle pouvait oublier les humains lancés toutes griffes dehors à la conquête d’un énième territoire, être sourde aux calculs en bourse de prédateurs carnassiers, elle marchait, marchait comme si elle pouvait ne jamais savoir, que maintenant la montagne brûlait – et pas seulement d’écobuages intrépides – que les bêtes repartaient en vallée depuis cet été sans herbe grasse, qu’au-delà, la mer pourrissait sous une pluie de pétrole, s’étouffait d’algues maléfiques et de cadavres de migrants fuyant les débordements du monde, comme si les villes ne s’époumonnaient pas, impuissantes à stopper leurs débandades, que dans les campagnes on pouvait encore préserver les abeilles et garder indemne l’entre soi des gens d’ici, comme si, sur son chemin escarpé, elle pouvait ne rien laisser entrevoir de son cœur trempé de sanglots, et qu’en gravissant le sommet du pic, elle pouvait s’élever au-dessus de tout, sans un bruit, pour dire fort, car en silence.

Grand acrobate – 1952 – encre de chine sur papier- collection privée, Courtesy Pissarro & Associates Fine Art

4 | de soi-même, et d’écrire

Ecrire pour livrer une écriture qui ne m’appartient pas, pour qu’elle m’existe au moins le temps de son apparition au clavier, pour la saisir en frôlant sa brindille, l’entendre me chuchoter avant de rejoindre son immobilité et le silence. Ecrire pour m’écarter des évidences, parce qu’aussi, l’invite – le hasard, la consigne, la croix dessinée en marge du paragraphe. Ecrire malgré le moustique qui attaque dans son silence sournois, ne pas aligner mais choisir les vocables, avec eux chercher ce qu’ils révèlent, avec eux douter, creuser leur au-delà. Ecrire sans me laisser subjuguer, sans prétendre à retenir les phrases sur mon rivage, sauf celles qui appellent la précision, qui tracent un chemin à arpenter, sèment les indices d’une suite inconnue, me fraient un passage vacant dans le paysage. Ecrire en buvant les quelques gouttes d’eau qui calmeront mon impatience, mettront peu à peu en mouvement les ombres des identités de personnages qui rôdent par là.

5 | à vous la cantonade !

Arrivée soudaine quoique par vagues successives de plusieurs centaines de moutons marqués d’un trait bleu. Ils gambadent sur quatre fois deux doigts tout près de la cabane de Lasbordes. Assise seule face au Moulle de Jaüt se dessinant à deux milles mètres d’altitude et des lignes de crêtes de Lazerque au-dessus du plateau du Bénou. Là, j’ai chanté mon grand écart entre la capitale et la vallée d’Ossau…

Comme un arbre dans la ville
Je suis né dans le béton
Coincé entre deux maisons
Sans abri sans domicile
Comme un arbre dans la ville

Comme un arbre dans la ville
J’ai grandi loin des futaies
Où mes frères des forêts
Ont fondé une famille
Comme un arbre dans la ville

Entre béton et bitume
Pour pousser je me débats
Mais mes branches volent bas
Si près des autos qui fument
Entre béton et bitume

Comme un arbre dans la ville
J’ai la fumée des usines
Pour prison, et mes racines
On les recouvre de grilles
Comme un arbre dans la ville

Comme un arbre dans la ville
J’ai des chansons sur mes feuilles
Qui s’envoleront sous l’œil
De vos fenêtres serviles
Comme un arbre dans la ville

Entre béton et bitume
On m’arrachera des rues
Pour bâtir où j’ai vécu
Des parkings d’honneur posthume
Entre béton et bitume

Comme un arbre dans la ville
Ami, fais après ma mort
Barricades de mon corps
Et du feu de mes brindilles
Comme un arbre dans la ville

Maxime le Forestier

A propos de Yael

Je me balade entre théâtre et écriture. Avec le Tiers livre, j'ai envie de me surprendre, de jouer plus ! Sinon souvent scotchée de réaliser comment l’invisibilité finit toujours par poindre et surgir avec fracas. Je voudrais incarner par l’écriture ce trouble profond. Plus que jamais aujourd'hui. "Un dimanche à Auschwitz," Yaël Uzan-Holveck (orchestration d'extraits d'interviews) et Laurent Wajnberg (photographies), éd. de l'Aube, 2003, réédition 2024

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