
1/ Pensée
Je suis si solitaire que même mon ombre me semble importune.
2/ Soliloque
Oui c’est vrai je réduis mon monde à ce qui est l’essentiel. Je reste enfermée dans mon bureau. Je sais je ne réponds même pas toujours au téléphone. Et alors j’ai le droit non. J’ai assez donné tout le reste de ma vie pour les autres. Là tu vois je n’ai besoin que de mon ordi, mes livres et d’aller marcher de temps en temps. Il y a bien longtemps que je sais que je ne sers à rien, disons… à pas grand-chose. Tu as dis le mot incertain tout à l’heure, je crois, et bien je peux dire que je suis incertain de moi-même. Alors les autres me fatiguent. Je n’ai plus l’énergie de me forcer à parler avec eux, à rire de leurs blagues, même à leur sourire. Je veux qu’on me laisse tout seul, c’est tout ! Allez, on se verra plus tard dans quelques semaines ou quelques mois…
3/ Comme si
On fait comme si on vivait dans une bulle de cristal où les astéroides malins ne peuvent pénétrer, on fait comme si on regardait les dérives de l’extérieur bien à l’abri, on fait comme si tous les autres étaient responsables du mal-être qui flotte autour de nous, on fait comme si on savait toute la vérité et que nous seuls étions les sages de ce monde, on fait comme si on avait toutes les réponses entre les mains, on fait comme si on y croyait vraiment que l’on est le maître du monde, on fait comme si l’on pouvait toujours se mesurer aux forces de la nature et les maîtriser, on fait comme si rien n’était perdu et que tout était comme avant, on fait comme si on n’entendait rien bien à l’abri dans sa bulle, on fait comme si tout allait bien dans le monde, tout était paisible, on fait comme si on était aveugle et sourd pour ne pas savoir les tours et les détours du monde, on fait comme si on était quelqu’un d’autre pour étouffer les sanglots qui montent.
4/ Texte en cours :
(Extrait du chapitre 5 autour de la métamorphose)
Il faudrait faire la liste de ces coins-chrysalides où la force et la densité des silences permettent ces mutations de soi. Il est des espaces dont on espère qu’ils nous aident à nous libérer de nos entraves, des lieux de suspension, des oasis où se hausser à l’étage supérieur de la personne que l’on est en devenir.
Résider en un lieu où cela soit non seulement possible, mais impérieux. Résider, le mot vient du latin residere composé du préfixe re‑ et de sedere, « être assis, siéger ; demeurer ». Résider dans un lieu inciterait à une manière de ralentir, de se poser, de prendre le temps d’une vie plus apaisée. Selon l’espace, le lieu où l’on se trouve, où l’on réside on ne vit pas de la même façon. Régulièrement je rêve de me retrouver seule dans un lieu que je dis porteur pour prendre ce temps de retour sur soi, de mise à l’écart du monde, d’une plongée sèche dans le labyrinthe qui me constitue. Trouver un lieu pour savoir où est sa place. Se sentir basculer dans cet espace lacunaire où demeurer un temps.
Si l’on posait la question autour de soi, chacun aurait un lieu en tête où pouvoir se retirer du monde et laisser travailler en lui ces vagues d’ombres, les regarder se froisser et se défroisser dans chaque repli de soi, comme une liturgie d’images pour tenter d’y déchiffrer les messages à lui seul adressés. Un lieu où pratiquer les ombres.
5/ On n’a pas les mots
Un roitelet à triple bandeau est venu toquer à la vitre. Regulus ignicapilla de son nom savant. Si petit, si léger. Il me gratifie de son chant, d’une suite rapide de notes aigües. Il reste un long moment à tourbillonner entre arbres, buisson de roses et margelle de la fenêtre. À nasiller, à babiller, à chevroter, à jaboter, à bafouiller, à chuchoter, à balbutier, à parler. L’oiseau insiste et persiste derrière la fenêtre. En moi cela cogne comme son bec sur la vitre. Il y a quelque chose qui voudrait se dire mais qui n’y parvient pas. Je ne connais pas la langue des oiseaux ni celle des morts. Dans le hors-champ, car il y a toujours un hors-champ à une photo, c’est une matinée d’octobre, et la veille le décès d’un ami proche. Et on pense à ce vers de Rimbaud c’est elle, la petite morte, derrière les rosiers, sans doute parce qu’on n’a pas les mots pour dire.
Tout est si réussi, surtout votre soliloque. Merci