#chroniques #10 | chronique des fins du monde ( the end has no end)

Ne pas lâcher les chevaux

Il y a un souvenir d’enfance avec cheval et autoroute, une construction mentale surement, de l’animal échappé qui court sur le bas-côté et de l’enfant qui dit mais ne le dit pas, qui penses fort comme pensent les enfants, en croyant que ce qui se pense se réalisera, il faudrait s’arrêter , attraper la bride, calmer l’animal, il pourrait nous suivre, on caresserait son museau doux qui tortille toujours, on pourrait gratter entre les deux yeux, lui parler doucement et souffler dans son cou, il ne serait plus l’animal, il serait mon animal.

Il y a une scène d’un livre de Wajdi Mouawad avec des chevaux fous échappés d’un véhicule accidenté, une force sauvage et soudain déchainée qui court sur l’asphalte dur, qui tente le tout pour le tout, cherche l’échappatoire où il n’y en a pas, entre les barrières de métal et le danger des véhicules qui les évitent où les percutent, à grand bruits de freins et de sabots qui claquent, de corps lourds qui tapent.

Entre les deux extrémités il y a toute une vie de chevaux calmes, enfermés dans des boxes ou immobiles dans des champs. Ceux qui trottent gentiment le samedi après-midi, la bride serrée donnant au cou l’aspect d’un grand nœud, le pas qui frotte retenu, et les gens dehors applaudissent à la liberté domptée, au sauvage maitrisé.

Il y a aujourd’hui tellement de motifs pour avoir envie de fuite, de course, de hurlements, de se jeter comme les chevaux fous sous les roues du premier véhicule lancé et pourtant.

On continue sagement, le mors aux dents, la bave épaisse, la sueur crasse, à exécuter sous les yeux de tous nos sages cabrioles insensées. Qui tient la cravache, et qui nous monte dessus ?

Personne, peut-être.

Aller contre une marée

Ce titre n’est pas Souvenirs de la marée, dommage, j’aurais pu à loisir raconter à chaque fois précisant le lieu et l’année, chaque fois que j’ai pu assister à ce petit miracle là, de l’eau qui se retire, de la mousse qui recouvre la pierre, des bateaux à présent dans le sable, des endroits inaccessibles qu’on atteint enfin.  Mais cette chronique ne s’appelle pas comme ça.

Bien sûr il y a tout le paisible lié à ces souvenirs de la marée, souvenirs de vacances le plus souvent – je ne crois pas avoir eu la chance d’assister à une marée au travail, ou justement, mais des ras de marée, ou d’une tout autre nature, plutôt l’éternel aller-retour des mêmes espoirs et désillusions, des mêmes réussites à échecs prévisibles.

Alors il y a peut-être à méditer sur ce que la marée peut enseigner, au-delà du paysage de carte postale, de l’odeur d’iode et de l’envie de s’attabler pour manger une douzaine d’huitres.

La marée revient. C’est ce qu’elle nous apprend. Elle habite des états différents et pourtant reste la marée. Elle permet des paysages différents et aucun n’est ni bon ni mauvais. Haute, basse, son lot de surprises et de contraintes. La marée ne se décide pas, elle advient et la seule chose que l’homme doive faire lorsqu’il est contraint de partager son territoire avec elle, c’est juste de regarder l’heure et d’être bien renseigné.

 En matière de marée, il est inutile de jouer au petit malin. Il serait stupide de le faire et de vouloir imposer sa temporalité. On n’irait au-devant de grande catastrophe, s’épuisant de hurler, seul, coincé sur son ilot ou crevant de fatigue à lutter contre la houle qui est revenu sans crier gare.

L’instant d’avant il n’y avait rien et soudain.

Si je pense à mon travail comme à la marée, peut être serais je un jour plus sage. Regardant l’heure, me préparant tranquillement avec un mélange d’excitation et de calme à la crise à venir, mais sachant bien qu’elle vient, et qu’en matière de crise, je suis bien préparée.

J’ai mes bottes et j’ai mon cirée.

Dix ans

Dans la chanson de David Bowie c’est cinq ans. Il nous reste cinq ans pour pleurer.

Il n’est pas question de la situation de la ville de N. et encore moins de la durée de la mandature du maire, dans la chanson de Bowie et pourtant tout est là. Les flics y embrassent les pieds des prêtres et les mères soupirent lassement, pendant qu’à l’angle d’une ruelle, quelqu’un a vomi.

Il y a des gens petits et grands, et des personnes qui ne sont personnes et qui veulent être quelqu’un. Il y a des gens (je ne pensais pas que j’aurais besoin qu’ils soient autant) figés dans leur dernière posture, comme se sont figés ceux que l’histoire à ensevelis (sous la cendre, dans la boue ou les flammes).

Ici il n’est pour l’instant pas question de ça. Ici, on se bat pour un regard, on fait de l’air avec ce que l’on trouve, on va se baigner sans penser, on fraude le train. Ici les gens râlent de tout et de rien, les idées sont réversibles et les intérêts changent selon le sourire des amis.

Mais aussi les files d’attentes devant les portails de la préfecture s’allongent, les groupes de mecs détruits qui dorment sur les cartons devant toutes les banques s’agrandissent, les gamins bouffés par la gale qui ne parlent pas s’allongent et sur eux s’allongent les hommes que rien n’arrête, les prisons se remplissent et on entasse les procédures dans le bureau du procureur, sur celui du juge puis sur le mien, les engins de travaux s’agglutinent et on casse des murs que l’on repeint, on agrandit mais toujours pas de place, on étouffe, on a chaud mais c’est rien, d’ici cinq ans, il y aura des climatiseurs et des commissariats pour chacun.

Cinq ans.

Pas cinq de plus.

five years, stuck on my eyes
five years, what a surprise
five years, my brain hurts a lot
five years, that’s all we’ve got

A propos de Line

De métier éducatrice auprès d'adolescents en difficulté. Animatrice d'atelier d'écriture depuis 2020 (DU Université AIx-Marseille) . Porosité entre ces deux espaces là qui se mélangent quelque fois, parfois plus que je ne le crois.

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