Chroniques #02: Chambre d’hôtel



1 | DU MONDE
Comment vivre sans avoir appris ?


2 | CHAMBRE D’HÔTEL
Comme je le disais, la principale occupation de l’espace dans cette chambre d’hôtel est celle de rideaux verts à pompons, fort lourds et devant contenir leur lot de vieille poussière. Ils masquent un voilage gris blanc masquant lui-même la vue sur la plage et la mer. Grise. Vers la droite une petite table à pieds tournés fait office de bureau, assortie de sa chaise en tissu vieux, sur le mur une croûte assez grande, car il faut bien nommer les choses, représentant la même mer bleu foncé assortie d’un horizon noir et d’un ciel orageux, l’épaisseur de la matière craquelée doit retenir dans ses creux la poussière des années, aucune femme de ménage ne fait les tableaux, puis face à la fenêtre le lit encadré de tables de nuit à tiroir et petit placard qui servait du temps de Proust, je le rappelle, à mettre le pot de chambre, puis la porte d’entrée ou sortie, et dans le mur opposé à la croûte une porte blanche de salle de bains, ouverte sur le lavabo vert assorti aux rideaux et deux robinets chromés, lesquels peut-être ont été dorés. En résumé, quelqu’un a hérité de cet hôtel de quelqu’un qui a hérité de cet hôtel et personne n’a rien modifié depuis le siècle précédent, ce qui comporte un ÉNORME avantage : le lit est face à la fenêtre et non face à un mur aveugle où serait accrochée une télévision laquelle permettrait de voir notre monde en 40 par 60 ou plus grand, ce qui serait pire.

3 | LE LIVRE
Mon livre de voyages serait le livre qui rassemblerait toutes les mers et tous les océans que j’ai vus que j’ai respirés, c’est-à-dire peu, mais assez pour mon expérience du monde, et il aurait pour tâche d’en donner le concentré comme on extrait par distillation de la fleur son essence précieuse.

L’essence de l’immensité des flots serait saisie, l’odeur, la matière pilée du coquillage et la trace des poissons, la rouille du fer des naufrages, le grain de sable et le galet, l’érosion des falaises et le noir des grands-fonds, la trace infime des noyés, les reflets de nuages et de lune, le déchaînement des orages criblant l’eau salée de l’eau douce des terres.

Et le livre dévoilerait le secret, en relation avec la grande ou minuscule question de vivre, le livre par cet immense et délicat saisissement me dirait enfin dans sa chute : voilà ce que tu cherchais désespérément dans toutes les mers et tous les océans, voilà c’est là : écoute et vois. C’est venu. Tu es arrivé.

4 | À L’INSTANT PRÉCIS OÙ
À cet instant précis où je sors de ma chambre d’hôtel, j’entends les mots du père, la seule fois où nous avons dormi à l’hôtel : à l’hôtel, on ne doit pas faire son lit. Je me retourne, la couverture repliée sur un seul côté ne ressemble pas aux amas de draps que nous avions laissés en défaisant joyeusement nos lits.

À cet instant précis où je sors de ma chambre d’hôtel, je remarque sur le seuil un mégot que certainement j’ai ramené sous mes semelles de randonnée ce matin. Qui a fumé ce mégot, de douze à cent ans je peux imaginer tant d’humains, et, question essentielle : comment m’en débarrasser sans le toucher?

À cet instant précis où je sors de ma chambre d’hôtel, je remarque que j’étais à un carrefour de couloirs à la chambre 12, alors que dans la chambre 14 je sors dans le couloir, ce qui m’est beaucoup facile car il n’y a pas le problème du choix de la direction à prendre. Le choix ne se posera qu’au seuil de l’hôtel ce qui me laisse un répit.

À cet instant précis où je sors de l’hôtel, il y a le choix entre la plage ou la ville, c’est-à-dire entre ma quête liée à la mer ou l’observation des personnages et des quartiers. C’est-à-dire se regarder ou regarder.

À cet instant précis où je sors de ma chambre d’hôtel, je me demande ce que je fais dans cet hôtel fictif, mais dans le réel ce serait pareil. Donc je sors de ma chambre et mon œil saisit au fond du couloir une silhouette qui disparait.

À cet instant précis où je sors de ma chambre d’hôtel, j’entends des sirènes et mon instinct d’humain voyeur et désœuvré s’aiguise. Je vais prendre la direction du son, voilà ! Comme du temps où, intrigué par un son de cloches, je marchais dans les chemins normands jusqu’à un troupeau de vaches brunes aux cornes aiguisées (sous LSD, ce qui conférait à la marche normande un fantastique caractère d’odyssée).

À cet instant précis où je sors de ma chambre d’hôtel, je pense que s’il y a une silhouette dans le couloir je ne la saisirai pas, car je ne sais pas saisir les hasards. C’est pourquoi je vis sous le joug de ma destinée.

5 | LSD
La pudeur qui empêche d’écrire implique l’autocensure, une autocensure dont le rôle est ne pas choquer le lecteur, afin qu’il reste dans le convenable et le confortable. Je ne parle pas de vulgarité ni d’intimité ni de dévoilements extraordinaires, je parle de vivre et témoigner de vivre.

Par exemple ce que chaque femme a vécu et certainement vit encore. Des petites choses du quotidien comme le soir en ville être aux aguets, se sentir proie, avoir peur, marcher vite, s’essouffler, subir son accélération cardiaque, pour une ombre, un bruit, un pas derrière soi.
Par exemple que l’enfance n’est pas une période merveilleuse d’innocence et de sécurité. La censure alors s’aggrave quand on craint que les lecteurs ne soient les parents et la famille, c’est-à-dire les responsables de l’abandon, de la dérive, du manque de protection voire même de la mise en danger. Et s’il vous plait ne faites pas semblant : ne parlez pas d’amour.
J’ai raté mon enfance.
On m’a fait rater mon enfance.
On m’a raté mon enfance.

Les choses se compliquent d’autant plus que ce qui devrait être écrit, raconté, témoigné, a déjà été dit par des mots bien meilleurs que les nôtres. Alors nous n’écrivons pas. Nous tentons la poésie ce qui est purement et simplement une catastrophe.

Par exemple qu’on peut avoir expérimenté la prise de LSD. Là le lecteur reste tranquille parce que j’écris expérimenter. C’est scientifique. On peut même me demander de raconter cette expérience. Mais si je dis j’ai pris du LSD tous les week-ends de treize à dix-sept ans, ça ne passe plus. C’est de la délinquance. L’ensemble de mes mots par contagion risque de devenir sujet à mépris.
Il suffirait donc d’écrire expérimenter mais diminuer l’intensité du réel pour le transformer en fiction je ne sais pas. Je ne veux pas.

Le réel en soi est une incroyable fiction ne méritant pas d’être édulcorée.
Alors pour garder le lecteur dans la fameuse tiédeur de sa zone de confort, nous nous abstenons d’écrire ce mot : LSD.

A propos de Valèrie Mondamert

J'anime des ateliers d'écriture dans les Alpes de Haute-Provence depuis 20 ans, (DU d'animateur en atelier d'écriture en 2006, à Marseille), je suis prof de musique et je mêle avec joie les deux fonctions. J'ai publié des récits.

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