Jules Leeds, pourquoi ne s’appellerait-il pas ainsi ? Imaginer sans trop de fantaisie que Jules Leeds habite à Leeds. Mais lequel ? Leeds dans le nord de l’Angleterre ou bien aux États-Unis, Leeds dans le Maine, Leeds dans l’État de New York, Leeds dans l’Alabama, Leeds dans l’Utah ou Leeds dans le Nord Dakota. Leeds en Angleterre, le premier de la liste, ancienne cité industrielle toute de briquettes rouges vêtue, une répétition du style londonien bien connu de tous ne semble pas retenir l’attention de Jules. Il parait qu’il y pleut trop souvent. Est-ce important ? Alors, poursuivre l’inventaire en traversant l’Atlantique direction la côte Est des États-Unis. Ici, Jules Leeds décide d’américaniser son prénom et transforme Jules en John. Petite astuce, il garde ainsi les mêmes initiales. Leeds dans le Maine ne comble pas ses attentes. John Leeds n’y croise que le calme de la campagne, une forme de monotonie et de lassitude associées à la vue plongeante sur le cimetière et ses nombreuses tombes. Apparemment la fierté de la Leeds Historical Society. À 6 heures de route se trouve Leeds dans l’État de New York, au sud d’Albany traversée par l’Hudson River. C’est un petit village de quelques âmes à peine, lové dans un méandre de la Catskill Creek, on le traverse en ligne droite en empruntant Main Street sans vraiment éprouver le désir de s’y arrêter. Cependant, le temps de la traversée, à sa droite, un détail attire son œil. Sur la porte de l’Église, un grand panneau prenant toute sa largeur indique FOR SALE en lettre capitale. C’est une agence immobilière du nom de GUCCIARDO REAL ESTATE GROUP LLC. Si vous l’appelez au 518-821-3077, un vendeur vous précisera que la Leeds historic Dutch Reformed Church au 1100 Main Street, Leeds, NY 12414, a été construite en pierre en 1732 (mais sur l’annonce il y a une autre date de mentionnée précisant qu’elle date de 1818… Confusion ?) et que son prix s’élève à $375,000. Un beau projet de rénovation ponctue l’agence, mais John Leeds n’est pas intéressé. Il poursuit sa route. Maintenant, c’est un long trajet de plus de 16h30 qui l’attend dans la perspective de rejoindre Leeds en Alabama, dans la banlieue de Birmingham, deuxième plus grande ville de l’état. Sur le trajet, à hauteur de Woodstock, Virginie, la North Fork Shenandoah River ne fait pas moins d’une trentaine de méandres en tête d’épingle bien alignés les uns à la suite des autres. C’est une vision très esthétique vue du ciel. John Leeds trouve fascinant le cours de cette rivière, à cet endroit-là. Arrivé à Leeds, Alabama, à part l’intérêt du circuit automobile de Barber Motosports Park lors du Grand Prix d’Alabama programmé fin mars, Leeds n’offre pas un grand intérêt. Elle ressemble à une cité dortoir. Aucun intérêt. John Leeds poursuit sa route et roule plein ouest sur une distance de1822 miles jusqu’à Leeds, Utah. L’avant-dernière étape de son projet consistant à s’installer dans une ville portant son nom devrait lui prendre plus de 27 heures. Un espace-temps idéal pour la réflexion. Le voilà inscrit dans un road trip dont il ne devrait pas sortir indifférent. À Memphis, John Leeds quitte l’I-22 pour récupérer l’I-40 jusqu’à Gallup. Les paysages défilent, mutent, changent de végétation, de couleur. Les espaces forestiers cèdent la place aux vastes étendues sauvages. John Leeds reçoit cette diversité d’horizons comme un cadeau de la vie, il s’en délecte. John Leeds traverse ensuite la grande réserve du peuple Navajo au nord de l’Arizona et la Colorado River non loin de Page avant de terminer sa route à Leeds dans l’Utah non loin de Zion Park. C’est un émerveillement ! La terre rouge lui brule les yeux. John Leeds bénit son nom de l’avoir conduit jusqu’ici. Il est épuisé, mais tous ses doutes s’évanouissent. Il est séduit par la sauvagerie et le magnétisme de cette terre. Il n’en reste pas moins une dernière étape à effectuer dans le Nord Dakota. John Leeds hésite à reprendre la route, mais il doit en avoir le cœur net. Aller jusqu’au bout de l’aventure lui permettra de n’avoir aucun regret et de choisir son point d’ancrage en toute connaissance des lieux. Sur la carte, John Leeds calcule le nombre de miles qu’il lui reste à parcourir. C’est une longue route qui l’attend encore une fois, près de 1400 miles pour 20 heures de route. John Leeds peine à s’arracher à Leeds, Utah, et pourtant, sa curiosité réactivée, il reprend la route en direction du nord jusqu’à Salt Lake City, puis obliquer nord-est jusqu’au nord de l’état du Dakota du Nord. À noter qu’à hauteur de Salt Lake City, John Leeds devra choisir entre trois routes de distances et de temps pratiquement similaires. La première traverse l’état du Wyoming sur toute sa diagonale ouest-est pour écorcher le coin nord-ouest du Dakota du Sud et les Black Hills National Forest avant de terminer au centre-nord du Dakota du Nord. La seconde contourne les Rocheuses par l’est, le Wyoming, traverse la ville de Cody et rentre dans le Montana par Billings pour faire route vers Leeds en traversant la Missouri River et la réserve indienne de Ford Berthold. La troisième contourne le Yellowstone par l’ouest, entre dans le Montana par Bozeman avant de rejoindre Billings et le dernier tronçon du trajet 2. Le choix de John Leeds se porte sur le trajet du milieu, celui qui longe les Rocheuses par l’est, celui qui traverse les grandes plaines. Une route hantée par l’histoire de la Frontière. John Leeds y pense intensément. Il roule sur ces lignes droites au milieu de rien et son esprit se vide peu à peu, se fait engloutir par le paysage mythique de la conquête de l’Ouest sauvage entre rêves et désillusions. Aura-t-il lui aussi une désillusion en arrivant à Leeds, ND ? En quittant l’US Hwy. 2 qui contourne par le sud le village de Leeds, ND, John Leeds rentre dans la petite agglomération rurale de plus de 400 âmes par la Old US 2. Il atteint ici le but de son long périple à travers l’Angleterre et les États-Unis. À hauteur du croisement avec la 1st Street, sur la gauche, est garée sous les arbres une vieille limousine blanche piquée par la rouille. En se demandant comment une limousine a pu arriver jusqu’ici, il poursuit la traversée du village. Autour des silos à grains et des concessionnaires de tracteurs, des pavillons éparpillés le long de la route et rien d’autre. Le moral John Leeds est au plus bas, il regrette d’avoir quitté Leeds, Utah. Il fait deux fois le tour de Leeds, ND, repasse devant la limousine blanche et reprend la route vers les états de l’Ouest.