6h45. Noir. Froid. Sonnerie stridente. Sortir le bras droit de la tiédeur du lit. Tâtonner. Atteindre le réveil. L’écraser de la main. Frissonner. Glisser le bras au chaud. Basculer sur le dos. Étendre le bras gauche. Palper. Chercher. Ne trouver que le froid. Le rêche. Se souvenir de l’absence du dormeur.
où est Vincent
oui, il est au volant est-ce qu’il roule à cette heure ou bien est-ce qu’il dort dans la couchette du camion
je m’habitue pas je m’habitue pas
à ce qu’il ne soit plus là le matin dans le lit à côté de moi
bien sûr il fait ça pour nous pour payer payer la maison et aussi payer le camion même si son père en paie une partie ça en fait des traites à payer
mais quand même je n’aime pas l’idée qu’il soit on ne sait où et avec on ne sait qui non pas de ça arrête arrête de t’imaginer des choses n’empêche n’empêche j’aime pas le savoir sur les routes
c’était plus sympa quand il travaillait à l’usine on se voyait même avec le travail posté il n’était pas loin
il aurait pu trouver autre chose un autre travail plutôt que mettre sa prime de licenciement dans l’achat du camion
je sais pas si on va pouvoir tenir comme ça
7h. Presser l’olive de la lampe de chevet. Avoir mal aux yeux. Cligner des yeux. Chercher du bout des pieds les chaussons. Se redresser. Bâiller. Attraper la robe de chambre molletonnée. L’enfiler. Bâiller. Se frotter les yeux. Sortir de la chambre. Allumer dans le couloir. Toquer à la porte de la chambre des enfants. Revenir dans la chambre. Éteindre la lampe de chevet.
faut économiser l’électricité fait froid ce matin penser à faire rentrer du fuel est-ce qu’on pourra avoir un prix comme pour le camion
ne pas savoir où est Vincent il a dit qu’il allait à Hambourg est-il sur le retour endormi sur un parking d’autoroute en Allemagne arrête arrête ça ne sert à rien de ruminer
7h15. Appeler les enfants. Ouvrir la porte de leur chambre. Leur dire de s’habiller. Descendre l’escalier. Allumer dans la cuisine. Mettre l’eau à chauffer. Passer le café. Préparer le chocolat et les tartines. Dire aux enfants de se dépêcher. S’habiller. Pas le temps de se maquiller. Brosser les cheveux. Les attacher serré. Redire aux enfants de finir de se préparer. De se dépêcher.
arrête de les houspiller comme ça c’est dur pour eux aussi
encore un matin seule avec eux il est de moins en moins souvent à la maison il doit faire des heures pour payer les traites
mais c’est pas une vie ça encore heureux il ne fait pas les betteraves mais même l’international ça peut être dangereux
moi j’étais pas d’accord mais ses parents bon ses parents ils aident aussi heureusement que Marie-Luce elle me prend les enfants le midi et le soir après l’école sinon j’y arriverais pas
au moins je ne fais plus les gardes de nuit j’ai la chance de travailler à des heures régulières sauf les gardes du week-end forcément…
8h. Vérifier les cartables. Signer le mot pour Jean-Luc. Coiffer Claire. Enfiler les manteaux. Mettre le moteur en route. Faire chauffer la voiture. Dégivrer le pare-brise. Revenir dans la maison. Baisser le chauffage. Éteindre. Faire monter les enfants dans la voiture. Fermer la porte. Démarrer.
faire construire à Saint-Georges c’était une bonne idée le terrain était pas cher et on a plein d’espace c’est bien pour les enfants ils ont de la place pour jouer et on pourra avoir des animaux on va prendre un chien pour Noël ça leur fera une bonne surprise
oui mais faut toujours prendre la voiture pour aller à l’école et au travail heureusement la 404 démarre et roule sans problème j’aimerais pas avoir à changer un pneu ici avec les enfants dans la voiture y a pas de bas-côté pour se garer et on est encore dans la bouillasse même si les betteraves c’est fini
oh là là la rivière a débordé on traverse une mare heureusement pas profonde si ça continue je devrai faire tout un détour pour arriver à l’école
8h25. Déposer les enfants à l’école. Faire des recommandations. Les embrasser. Sourire. Leur dire qu’on ira les chercher le soir. Chez Mamie. Qu’ils soient bien sages, surtout ! Attendre qu’ils soient entrés dans la cour pour démarrer.
Marie-Luce elle veut qu’ils l’appellent mamie et pas mémé elle doit trouver que mémé ça fait trop vieux ou trop peuple pas assez chic ça c’est Marie-Luce
j’espère qu’elle ne va pas encore les laisser manger des tas de bonbons elle ne sait pas leur dire non
mais c’est ça les grands-parents ils veulent gâter les petits et c’est tant mieux
ils ont de la chance les petits moi j’ai pas connu mes grands-parents
morts pendant la guerre alors je me dis qu’ils ont de la chance mes enfants
et puis sans Marie-Luce j’aurais dû quitter mon travail
et je ne veux pas quitter mon travail mon travail j’y tiens j’ai fait des études et je suis devenue sage-femme j’aurais peut-être étudier pour être docteur mais mes parents n’auraient pas eu les moyens
et je suis fière d’être sage-femme de mettre les bébés au monde
même si Vincent dit que ça l’embête que je travaille qu’il a l’impression de ne pas être à la hauteur de ne pas être un homme capable de faire vivre sa famille
mais sans moi sans mon salaire on n’aurait pas pu faire construire on n’aurait pas eu le prêt
oh ! il y a pas grand monde sur le parking de l’hôpital aujourd’hui les places des médecins sont vides
on va devoir assurer sans ces messieurs
9h. Arriver dans le service. Se changer. Prendre le relais. S’informer de la nuit. Un seul accouchement cette nuit. Sur le matin. Avec épisio. Visites. Conseils aux mamans. Soins aux nouveau-nés. Routine du service de la maternité.
11h30. Visiter la nouvelle. La réveiller. Vérifier l’épisio.
Punaise c’est n’importe quoi ce qu’a fait Martine comment a-t-elle pu recoudre aussi mal cette pauvre fille
elle a accepté de revenir en salle de travail pour que je lui refasse les points
la pauvre elle a dû déguster comme ça à vif tout de suite après l’accouchement on ne sent rien mais là ça faisait presque cinq heures elle a dû le sentir
ça lui évitera des soucis par la suite
il va falloir que j’en touche deux mots à Martine sérieusement il faut qu’elle travaille un peu mieux même si c’était une garde de nuit ça n’est pas une raison pour saloper le travail
12h. Pause déjeuner. Papotages. Clins d’œil et sourires : Didier, l’ambulancier, est venu sous un prétexte complètement nul. Il en pince pour Éliane, la nouvelle infirmière.
La cuisinière arrive en colère. La chatte de l’hôpital a fait ses petits, trois chatons, dans un recoin sous l’escalier qui va à la cave, mais ces petites bêtes qui sont quand même un peu sauvages ne veulent pas en déloger. Alors le directeur, pour s’en débarrasser, a décidé de les emmurer ! quelle honte ! il faut absolument placer les chatons ! vous voulez bien en prendre un ? pourquoi pas ? les enfants seront ravis.
sortir fumer une petite cigarette. Laisser les amoureux en tête-à-tête.
Vincent quand il venait me faire la cour à la sortie du travail c’était un peu pareil…
La gamine est arrivée, livide, tordue de douleur. À moitié dans les vap’, incapable de répondre.
C’est une voisine qui l’a amenée dans la 4L conduite par son fils. Elle dit qu’elle s’appelle Mme Caron, qu’elle est la gardienne de l’immeuble. Attention, gardienne, hein ! pas concierge. Elle l’a vue se plier en deux et tomber, là, juste devant sa porte. La petite, elle habite au quatrième et elle rentrait de faire ses courses. Mme Caron avait bien vu que ça n’allait pas depuis quelques jours. Elle avait compris que la petite, elle était enceinte. C’est qu’elle a de l’expérience, Mme Caron, on ne la lui fait pas. Les gamines enceintes, elle a vite fait de les repérer. De combien ? oh, quelque chose comme deux mois, pas plus…
Avec Éliane, on a laissé là la concierge et on a examiné la fille qui était en état de choc. C’est à peine si elle a pu nous dire son nom, Béatrice. Sur le coup, j’avais pensé que c’était une élève du collège technique. Mais non, elle porte une alliance à l’annulaire. Et contrairement à ce que semble penser la pipelette, ça n’est pas un avortement. On s’est regardées, Éliane et moi. Merde merde merde ! pas de doute, c’est une grossesse extra-utérine. Une urgence absolue. La fille est peut-être déjà en train de faire une hémorragie interne. Évidemment, pas de chirurgien aujourd’hui. De toute manière, le bloc n’est pas suffisant. Il faut l’emmener à la ville de R***, là-bas ils ont un chir et le matériel pour l’opérer.
C’était bien que Didier soit là. On a mis Béatrice dans l’ambulance, avec Eliane, et ils sont partis, sirène hurlante. J’ai appelé l’hôpital de R*** qui a envoyé le SMUR à leur rencontre. La petite Béatrice a été prise en charge et devrait s’en sortir.
Mme Caron et son fils étaient toujours là, dans l’entrée. Ils attendaient des nouvelles.
C’est alors que je me suis aperçue qu’on avait complètement, mais complètement, oublié de prévenir le mari !
Complètement embarquée par ce texte. Un texte à perdre haleine… Merci Georges.
J’aime vos textes, Georges, parce que je les comprends. Merci pour ce plaisir de lecture.
Merci Marie et Emilie!
J’ai failli abandonner avant de publier ce texte accouché (si je puis dire!) dans l’urgence et non sans douleur…
Avec la mère, inquiète pour le mari, un oeil sur les enfants…
embarquée jusqu’à la chute, puis sourire.
quel rythme !!