torchons salis tachés frottés brossés étrillés avec de la lessive Saint-Marc ou du savon noir une pâte brune et visqueuse de loin elle ferait penser à du caramel si ce n’était l’odeur qui pique au nez torchons mis à tremper mis à bouillir dans la lessiveuse on la sort quand le temps le permet grand baquet en zinc gris posé sur une sorte de réchaud à gaz une eau bleuâtre opalescente y bout à sa surface remontent des bulles épaisses qui éclatent en une sorte d’écume se transforment en croûtes d’un blanc grisâtre c’est presque de la dentelle mousseuse mais elles ont quelque chose de minéral et d’inquiétant elles flottent un moment en surface puis sont avalées par les courants liquides et disparaissent les torchons y restent longtemps à bouillir jusqu’à ce qu’on les sorte au bout d’une baguette de bois un court bâton et qu’on les jette sans ménagement dans une bassine de là ils sont précipités dans l’eau froide du baquet à lessive attrapés à pleines mains et claqués sur le rebord incliné du baquet pour être étalés frottés brossés étrillés et leurs fibres se cassent et s’usent à chaque fois un peu plus
mains qui les brassent dans l’eau trop froide mains rougies gonflées déformées douloureuses qui attrapent les torchons les claquent les frottent les rejettent dans l’eau le dos courbé au-dessus du baquet le dos aussi est douloureux après il faut les sortir de l’eau les tordre retirer la bonde du baquet attendre qu’il se vide remettre la bonde remplir d’eau ajouter de la javel y secouer les torchons les brasser la javel rougit les mains abîme la peau mais c’est la propreté qui veut ça c’est sûr qu’après ça tes ongles sont tout propres plus aucune trace brunâtre et puis retirer la bonde sortir les torchons les tordre les essorer les tordre encore les secouer les claquer dans l’air les empiler dans la bassine les sortir les secouer à nouveau avant de les accrocher sur le fil et la chair des les bras qui se lèvent tremblote un peu accrocher les torchons en ribambelle avec les épingles à linge qu’on a mises dans la bassine on en prend deux dans la main et deux dans la bouche ça évite de se baisser trop souvent pour soulager le dos accrocher bout à bout les torchons mettre une épingle sur les bords superposés de deux torchons faire attention à bien claquer chaque torchon d’un geste brusque comme ça à la verticale de bien l’étirer retirer le plus de plis possible parce qu’après il faudra les repasser alors moins il y aura de plis et plus le repassage sera rapide le fil est plein il n’y a plus qu’à ramasser la bassine et laisser la lessive claquer au vent et les torchons blanchir au soleil
on ne les mélange pas avec les serviettes ni pour l’usage ni pour le lavage les serviettes damassées empesées repassées pliées savamment trônent sur la table nappée de la salle à manger alors que les torchons sont relégués en cuisine une fois lavés brossés javellisés séchés blanchis pliés repassés bien empilés rangés dans les placards de la cuisine ils n’ont pas sauf s’ils sont neufs l’honneur de l’armoire à linge celle que l’on parfume aux grains de lavande enfermés dans leur sachet d’étamine fine fine il est inutile de parfumer les torchons et si on les repasse c’est pour qu’ils prennent moins de place et aussi pour l’hygiène et pas besoin de lavande ils sentent si bon le coton frais repassé
hiérarchie des torchons
uniquement descendante car s’élever y est impossible
en lin brodé
frangé et ajouré il a presque le statut de napperon et ne sort de l’armoire à linge que pour les grandes occasions une ou deux fois l’an pour couvrir pendant le partage la galette des rois ou la brioche qui sera dégustée par les invités sa blancheur légèrement crémeuse contraste avec le rouge profond de la nappe en lin réservée elle aussi aux grandes occasions
en métis
à la lisière orgueilleuse qui signe leur excellente qualité bordés de bandes rouges ou bleues ornées d’un motif discret qui se regarde endroit envers positif négatif comme celles des serviettes « grand hôtel » que l’on peut parfois acheter au poids directement à l’usine qui sont encore rouies rêches et brunâtres qu’il faut blanchir bain après bain jusqu’à les rendre douces et mousseuses
en coton
achetés au mètre dans une usine des Vosges chaque séparation est indiquée par une zone ajourée sans fils de trame c’est là qu’il faut couper ensuite il faut les ourler un à un dé au doigt aiguille au clair prête à piquer
c’est le tout-venant du torchon
qui reste sur la barre de cuivre de la cuisinière
qui protège la main de la brûlure quand on sort le plat du four quand on soulève le couvercle de la marmite quand on se saisit de la cafetière laissée au chaud
qui voisine avec le torchon à vaisselle
torchon que l’on jette sur son épaule pendant que l’on bat la purée
torchon grisâtre avec lequel on donne un coup circulaire sur un coin de table l’air de nettoyer mais sans s’attarder sans appuyer torchon cousin de la wassingue qui lessive le sol
puis vient la déchéance
usés troués reprisés ravaudés déchirés méprisés
devenus loques
loque à poussière
et déchéance finale
loque à r’loqu’ter[1]
la loque à r’loqu’ter ne sert qu’aux usages les plus bas
après avoir dans un premier temps servi à faire les poussières
avoir été secouée par la fenêtre claquée contre le rebord
pour en faire sortir la poussière
à plusieurs reprises pièce après pièce
après avoir rendu leur lustre aux objets époussetés
elle est dévolue à des usages toujours plus bas toujours plus salissants
encore plus avilissants plus bas physiquement
toujours plus près du sol
chaussures semelles bas de portes marches jantes bas de caisse des voitures
stade suprême de l’indignité
loque crasseuse
elle n’a pas droit aux honneurs de la lessive
dès que classée loque à r’loqu’ter elle est condamnée
elle n’est plus que chose informe sans couleur autre que celle de la crasse
jetée à la poubelle après un dernier usage
[1] Se prononce avec syncope des deux premiers e de reloqueter. On notera que le verbe reloqueter ne se trouve qu’à l’infinitif présent, comme le verbe ravoir ; ces verbes sont presque totalement défectifs.