#construire #01 | Un mot

C’est comme ça que tout a commencé, basculé devrais-je dire… Par un mot, juste un mot, un tout petit mot, on ne sait pas assez le pouvoir des mots. Je n’ai pas eu le temps de le penser que je l’avais déjà dit. Ce mot était l’expression de mon effroi, mais ce n’est pas le mot effroi, ni peur, ni crainte, ni rien de comparable. Ce mot a eu des répercussions redoutables, juste un tout petit mot de cinq lettres, et je vous vois venir, rien à voir avec Cambronne, non, ni un juron ni une insolence c’est un mot quasi liquide, il vous sort de la bouche comme de la salive, on n’a pas le temps de réfléchir, il se glisse entre les dents et hop il est déjà dehors, perçu par tous ceux dont les oreilles traînent alentour, les imbéciles en première ligne comme toujours, les amis qui par le pouvoir de ce mot deviennent bientôt des ennemis, les amoureux du compassionnel qui se gargarisent déjà avec, les curieux maladifs qui le tournent et retournent et le contemplent sous tous ses aspects, les mesquins qui découvrent là un terrain de jeu prometteur, les agressifs fourbissant déjà leurs armes, tous ont entendu le mot. Le mot que j’aurais voulu ne pas avoir dit, le mot que j’aurais préféré ne même pas avoir pensé, je l’ai laissé glisser hors de ma bouche et ça a été le début de tout, le déclencheur, la bombe, le big-bang… Tout a changé, il y a eu l’avant et l’après du mot, et moi et mon corps bien exposé sur la frontière entre cet avant et cet après, mes pensées brouillonnes passées au tamis par des pseudo chercheurs d’or, des exégètes en herbe, des détecteurs de vérité, des marchands de bons sentiments. Je l’ai pourtant aussitôt ravalé ce mot, mais non, c’était trop tard, son écho battait déjà la campagne.Figée au milieu du passage, devant ce grand portail qui ne s’ouvrait pas, mais putain qu’il s’ouvre donc, coincée entre lui et la foule, sous le rayonnement sonore de mon mot suspendu au-dessus de ma tête, rougissante et honteuse déjà, mortifiée et coupable, plus confuse que jamais, à mastiquer une phrase qui pourrait l’effacer, ce mot, mais jamais une phrase ne pourra effacer un mot comme celui-là… jamais, il n’y avait plus qu’à ployer les épaules et se couler dans le flux des mômes qui pénétraient dans la cour, bousculée par la cohue des élèves pressés de rentrer au chaud, dérivant parmi eux et dans ce brouhaha de rentrée des classes, sous le regard effaré de celle qui n’était déjà plus mon amie, seule et désormais enveloppée d’un silence définitif. 

A propos de Catherine Plée

Je sais pas qui suis-je ? Quelqu'un quelque part, je crois, qui veut écrire depuis bien longtemps, écrit régulièrement, beaucoup plus sérieusement depuis la découverte de Tierslivre et est bien contente de retrouver la bande des dingues du clavier...

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