#Construire#07: Muret plage-ville

                Sur mon muret, tournée de trois quarts, j’ai à la fois vue sur la plage et sur la promenade de bord de mer, davantage l’un que l’autre selon que je mets mes jambes côté ville ou côté plage. Mettons côté ville : à peine assise voilà que je vais faire obstacle à un minuscule gosse marchant sur le muret, tenant la main de sa mère, geste délicieux quand on y pense de tenir la main de sa mère, laquelle me sourit d’un beau rouge sombre quand je me lève pour les laisser passer. Je me rassois, la place est précieuse et je la garde, à quelque distance assis également sur le muret une brochette de vieux, laquelle brochette se déplace d’un seul élan courbé vers le banc tourné côté mer quand arrive le gosse minuscule, plus loin une femme à chevelure blonde et longue, mèches soulevées par la brise, mangeant un burger-frites, assise côté mer les jambes pendantes au-dessus de la plage, passe alors une famille en désordre sur le trottoir, poussette à triple place, grand-mère allègre et quatre jeunes pouvant être les parents, un couple pressé de soixantenaires muets la tête basse et le corps penché en avant, arrive en sens inverse l’employé municipal avec son gilet jaune et son chariot, ramassant avec sa pince à rallonge quelques papiers et mouchoirs, encore en mars des rhumes et des mouchoirs dont on se demande quels virus ils contiennent comme autrefois les crachats de trottoir ( et encore maintenant mais pas dans ce quartier), il ramasse au hasard et laisse (au hasard ?) des mégots, des morceaux de plastique et les frites échappées du cornet de la blonde, il se range pour laisser passer une dame argentée poussant un caddie violet servant visiblement mais élégamment de déambulateur, il attend et se roule une cigarette, les passants suivants se croisant pèle-même et parfois quasi buttant les uns contre les autres en s’excusant, un ballon bleu roulant tout seul sur le trottoir, une famille en file indienne, déambulant par ordre de grandeur à quatre enfants et deux parents, le petit dernier traînant à l’arrière, une bande de quatorze ans testant la puissance de leurs voix tout juste muées et encore éraillées, deux étudiantes en jean, déjà les sandales et polos à manches courtes, rayures blanches et bleu marine. Soudain ma jambe est assaillie par un Chihuahua aux yeux globuleux surgi d’une laisse élastique, je sens au mollet la dureté de ses crocs, sa maîtresse en surpoids s’excuse tandis que son maître en surpoids regarde la bête d’un œil attendri « il a eu peur » dit-il. Lasse de ces encombrements je me tourne vers la plage jambes pendantes au-dessus du sable, ce serait un peu haut pour sauter, en-dessous une femme au livre de poche appuyée dos au mur, je dois me déplacer pour  ne pas faire pendre mes pieds au-dessus de sa tête, des jeunes musclés et bronzés ont installé un filet de volley et jouent pieds nus leurs bras prolongeant leurs corps élancés vers le ciel immaculé, un tendre ciel de printemps et la mer luit de diamants, d’écume et de soie,  ses vagues montantes étales et calmes propices aux jeux des petits, au loin sur les blocs de rochers séparant les deux plages un amas de mouettes au repos, des couples d’humains et quelques solitaires sommeillant sur le sable, enlevant régulièrement un vêtement jusqu’au maillot, les peaux se vêtant alors de chair de poule et de poils dressés, un petit avion blanc passant à basse altitude en trainant une banderole, une dame avec glacière assise à l’ombre d’un parasol tenant une revue, un couple marchant dans l’eau se tenant par la taille, un gosse remplissant son seau, une mouette vaquant négligemment près du gosse guettant un possible déchet, un autre gosse remplissant son seau, d’autres creusant un trou aidés par un père enchanté, la femme allongée à côté plongée dans un roman dit de plage, levant son regard vers moi car ayant pressenti le mien, toujours ce sixième sens des humains dont ils ne savent finalement que faire, ne voulant pas l’importuner à distance je me retourne alors côté rue reprenant ma position trois-quarts, des silhouettes déambulent seules en tenue d’hiver, en printemps, voire en déshabillé, avec lunettes noires cachant le désespoir ou lunettes mode d’été, quelques voitures au ralenti cherchent des places de parking, ce qui n’existe pas sur l’allée, une horde de trentenaires rayonnants d’une immortelle santé déferle en riant, vais-je plus tard sauter sur la plage pour relever les titres des livres et revues lus le samedi puis marcher dans l’eau salée, seule et longtemps, faisant parfois gicler l’écume à la recherche d’un souvenir évanoui, les chaussures à la main, le sourire dans le sac, en bandoulière ?

A propos de Valèrie Mondamert

J'anime des ateliers d'écriture dans les Alpes de Haute-Provence depuis 20 ans, (DU d'animateur en atelier d'écriture en 2006, à Marseille), je suis prof de musique et je mêle avec joie les deux fonctions. J'ai publié des récits.

Un commentaire à propos de “#Construire#07: Muret plage-ville”

  1. on voit bien la scène, la promenade fourmillante de monde à l’intersaison, et j’aime cette mer de diamants, de soie et d’écume et le contraste côté mer côté ville et l’immortelle santé des trentenaires!

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