Je le vois tous les jours de ma fenêtre. Je le vois, ce pont en dos d’âne, qui franchit la rivière, je vois la route étroite qui y passe pour rejoindre le village du fond de la vallée. Je vois ce village isolé, tapi entre rivière et montagne, qui serait perdu sans le pont, qui serait inaccessible sans cette route. Comment ont-ils fait, ces villageois, pendant des siècles, sans aucun accès autre que la rivière sauvage ? Jusqu’au moment, où un pape d’Avignon, originaire de cette région, a décidé de faire construire un lien. Un pont roman aux six arches ancrées dans le courant, un pont bâti de pierres calcaires blanches solides. Ce pont qui devait permettre aux pèlerins d’accéder à la collégiale bâtie pour y prier une vierge noire dont la légende raconte qu’elle fut trouvée dans la terre retournée par un laboureur. La collégiale existe toujours, les pèlerins se retrouvent tous les ans le premier dimanche de septembre et je les vois de ma fenêtre défiler en nombre sur le pont étroit en chantant des cantiques. Je vois aussi les voitures qui se croisent difficilement, je vois les défilés des chars lors du carnaval, j’entends les cris joyeux des enfants, les bruits puissants de la batucada tapant sur les tambours, j’aperçois les canoés qui descendent la rivière les rames battant les vagues, je me rappelle aussi la voile rouge du pilote de parapente qui atterrit par erreur et par mégarde sur la cime du pont, ratant de peu la chute dans la rivière…
Je vois, le soir, les phares jaillir sur le dos d’âne, tels des lumignons tâtant l’obscurité, j’admire les bouquets de feux d’artifice tirés du pont, éclatant d’étincelles colorées et de détonations résonnant dans la vallée, j’entends les flonflons des bals du 14 juillet ou du 15 août, le pont est un lien, un lieu de passage et un lieu de vie. Les peupliers et saules trempent leur feuillage dans la rivière, les petites anses creusées par le courant sont remplies de sable, les pêcheurs s’alignent sur les rives dès le mois de mars, les primevères éclairent les prés au printemps. Et le pont brave le temps, les pluies et les tempêtes, les déluges et les inondations, et reste un précieux témoin de l’histoire.
