#construire#10 un peu de vie au village

Philip R., cheveu rare, des yeux rieurs, la cinquantaine, élancé et tout en muscles. Grand randonneur devant l’éternel, il a tellement aimé les montagnes d’ici, qu’il s’y est installé. Il partira s’il trouve ailleurs des cimes plus abruptes, des cascades plus hautes, des pentes plus minérales, des neiges plus endurantes. Mais pour l’instant, ces chaînes cévenoles, ces crêtes violettes de bruyère, ces ciels nuageux, ces sentiers de pierre suffisent à son bonheur. C’est pour ces paysages qu’il a quitté sa famille en Angleterre, pour marcher, pour respirer. Pour trouver un peu de solitude. Il a gardé un accent anglais prononcé, mais il parle très bien le français et l’écrit à merveille. Il fait le récit de ses parcours, édite des livrets, conseille, accueille des randonneurs dans son gîte et connaît par cœur son Stevenson. Quand il fait son marché, les gens lui sourient, le saluent, il se sent bien parmi eux

Et puis il y a le trio de musiciens…

Titus B. va vers les soixante-dix ans. Cheveux gris ébouriffés en couronne autour du crâne, barbe grise broussailleuse, œil malicieux, et sourire chaleureux. Il est trapu, plutôt petit et ressemblerait un peu à un nain de Blanche neige. Il est assis sur la chaise, serrant sa vielle à roue sur son ventre, et actionne la manivelle de la main droite produisant un son de bourdon grésillant et grinçant. Il est un élément essentiel dans ce trio de musique traditionnelle qui est le pilier de tous les bals du coin

Jipo T. est plus grand, plus jeune aussi. Cheveux blonds mi-longs, air sérieux, en bras de chemise, c’est l’accordéoniste. Il préfère rester debout, les bretelles de l’accordéon enfilées jusqu’aux épaules, les mains courent et survolent la rangée de boutons bordant l’instrument, doigts agiles, poignets souples, et les bras tirent et poussent et tirent encore et serrent les soufflets, l’air se fait son, ample, en alternance, aspiré, expiré, et le musicien se dandine au son de la musique

Oliv R. est le petit nouveau du trio, il s’occupe de la cabrette. Figure ronde et souriante, cheveux bouclés foncés, foulard rouge, chemisette blanche et pantalon de velours noir, il ressemble un peu aux bergers dans les images de l’Almanach. La cabrette coincée sous le bras gauche, il serre et desserre fortement le sac en cuir de chèvre, et la pression de l’air fait sortir des tuyaux un son plaintif continu et lancinant. Il baisse la tête vers la gauche comme pour écouter de plus près et tape du pied droit en saccade

Sur le marché, on retrouve les habitués, marchands ou clients…

Caro T., fermière de son état, est de tous les marchés. Autrefois, elle gérait un magasin de vêtements sur la place, puis elle tenait une crêperie, enfin elle a acquis une ferme avec quelques brebis et des poules. Elle s’en occupait avec son compagnon Jipo. Elle a ensuite créé des chambres d’hôte dans un vieux bâtiment et des gîtes à louer dans un annexe. Sur le marché elle vend surtout les produits du jardin, du miel de ses ruches, et des confitures de petits fruits qu’elle invente à son goût en mélangeant des framboises avec la verveine et les abricots avec menthe et gingembre. C’est une star du marché, sa voix grave et son rire sonore retentissent jusqu’au bout des étals alignés. Elle est très respectée, sa conversation est recherchée et aux dernières élections, elle a été élue maire du village

Suzanne B. donne la main chez le marchand de légumes où la file s’allonge de plus en plus. Elle est étudiante de psychologie en deuxième année à Montpellier, elle revient au village pour les dimanches et les vacances, Elle claironne pourtant devant tout le monde, qu’elle préfère définitivement la vie en ville, c’est plus distrayant et plus pratique

Son copain, Benoit L., n’est pas de son avis, il est heureux ici. Les grandes espaces, le sport sous toutes les formes, le foot avec le club, l’escalade sur les falaises, la spéléologie dans les cavernes tout autour, et les balades sauvages sur les Causses, il ne partira pas, il lui faut juste trouver du travail. Il compte sur une embauche dans le tourisme, ou au pire en restauration. Il verra bien, il sautera sur une occasion si elle se présentera

Il y a aussi Mélissa M. qui a rapporté du Mexique une recette pour travailler le chocolat et qui vend ses tablettes originales aux gingembre ou aux dattes ou au sésame sur une petite table en bordure du marché

Il y a Selim et Farah S. qui ont repris la pisciculture d’antan, au pied du château et qui vendent des truites à frire à la poêle ou des filets de truite fumée, les gens se bousculent devant leur stand aux vitres réfrigérées parce que c’est local, ça vient d’à côté tout juste et que c’est frais

Il y a les jeunes maraîchers aux cheveux longs et aux chemises fripées, qui viennent chaque semaine d’une ferme sur les hauteurs, qui portent des légumes et des herbes fines, et qui font un pain rustique et goûteux rappelant les grosses miches d’autrefois

Tous ceux-là et celles-là et beaucoup d’autres maintiennent ainsi la vie du village et permettent aux gens de se sentir un peu plus chez eux.

A propos de Monika Espinasse

Originaire de Vienne en Autriche. Vit en Lozère. A réalisé des traductions. Aime la poésie, les nouvelles, les romans, même les romans policiers. Ecrit depuis longtemps dans le cadre des Ateliers du déluge. Est devenue accro aux ateliers de François Bon. A publié quelques nouvelles et poèmes, un manuscrit attend dans un tiroir. Aime jouer avec les mots, leur musique et l'esprit singulier de la langue française. Depuis peu, une envie de peindre, en particulier la technique des pastels. Récits de voyages pour retenir le temps. A découvert les potentiels du net depuis peu et essaie d’approfondir au fur et à mesure.

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