
Voilà comment ça commence : je ne suis pas sûre que la proposition porte sur l’histoire, mais sur l’écrire même. Parfois, c’est la même chose, ce qui fait écrire et le début de l’histoire. Parfois, non. Et puis il y a ce satané patient zéro de notre écriture qui remonte aux calendes et se dérobe à une appellation bien articulée. Il peut y avoir une institutrice, comme chez Ugo Pandolfi, mais, il le reconnait lui-même, le divan Lacan surgit aussitôt dite. D’ailleurs, en Corse, on ne dit pas les sources. Pas seulement par mesquinerie, comme dans Jean de Florette, mais parce qu’il est essentiel qu’elles soient trouvées, découvertes à nouveau par qui y compte boire. Dans un ancien travail (Fréquenter Magris par le Danube), je notais : Si Magris en arrive là, c’est que voilà sept chapitres qu’il détaille la question de la source du Danube. Comme elle nous taraude cette question de la source ! C’est si tentant l’idée d’un début qu’on pourrait toucher du doigt, raconter… Des enfants de CM2 auxquels je signalais un loup dans la formule « il était une fois », l’ont levé bien vite : imparfait et occasion unique ne peuvent pas cohabiter ainsi, la phrase est trop petite pour ces deux cow-boys. « Il fut une fois », voilà qui serait juste. Mais justement nous ouvrons les narrations avec une formule qui en signalent l’impossible découverte de leur(s) source(s). Et ainsi du Danube.
Bref, on n’est pas rentré.
Nous nous sommes installées dans le salon de thé de la boulangerie. Plus de patronne acariâtre pour nous en dissuader, pour faire de cette activité assez banale une provocation. Fini le temps des revivals de Gosford Park, où l’on était persona non grata à l’étage des clients. Nous n’avons pas beaucoup marché cette fois-ci. Son traitement a pris la part du lion dans ses forces, même si elle a ce sourire, inchangé depuis l’enfance et encore tous ses cheveux sur la tête. Elle les avait coupés à la garçonne, en prévision des ravages, pour ne pas ajouter l’effroi des poignées de poils su l’oreiller, sur la brosse, dans la baignoire, au sinistre cortège des effets secondaires. « On est prête pour le combat, mais pas pour marcher dans une crotte à chaque pas ». Finalement, les cheveux ont tenu bon. Le moral a pris quelques gadins, mais c’est surtout la fatigue qui pourrit la vie, dès qu’on quitte un instant l’attitude du bonze sur la montagne. Avec son thé noir, elle a commandé un gâteau, avec une mine enjouée. Un petit gâteau aux myrtilles de ma confection, qu’elle picore pendant l’heure que nous passons ensemble dans les fauteuils en fourrure. Elle ne veut pas me faire défaut, mais elle est loin d’avoir retrouvé son joyeux appétit. Elle triche habilement et je fais mine de ne pas m’en apercevoir. Elle a parlé de son corps, de l’étrange soulagement de ne pouvoir le tenir du côté du désir des hommes, de l’idée, bien sûr, qu’on s’en fait, qu’elle s’en faisait depuis toujours. C’est comme ça que nous en sommes venues à parler de la jeunesse. Ce mot, ente tous, est une façon de dire. Il désigne bien davantage pour elle comme pour moi un temps qu’une condition. C’est le privilège de celles qui vivent longtemps, je m’en rends compte. Au détour d’une phrase, j’ai compris qu’elle ne se souvenait plus du tout de l’agression. Je sais que je ne lui ai jamais cachée, au contraire, mais elle l’a oubliée. Il arrive fréquemment depuis quelques années que je me laisse oublier des choses qu’on me raconte. Je n’ai plus besoin de les serrer aussi fort que par le passé. Je sais que je pourrai redemander et qu’alors on me racontera de nouveau et autrement, ou bien qu’apparaîtra cette formule si belle quand elle est sincère : « ça n’avait pas une grande importance ». Et on peut répondre : « Raconte-moi malgré tout, si tu veux bien, je crois que pour moi aujourd’hui ça en a » ou bien laisser filer cette feuille morte sur l’eau de la rivière. J’ai été surprise qu’elle ait oublié. Une surprise sans mélange. J’ai regardé son visage sans maquillage, le duvet sur ses joues qui lui donne l’air d’un fruit, la ressemblance avec sa mère qui se laisse voir plus crûment, les yeux tout à la fois candides et malins et je me suis dit : » Voilà trente ans qu’elle me regarde sans jamais penser à l’agression. ça n’a jamais eu une grande importance ». Je ne sais pas quand j’avais reçu une aussi bonne nouvelle. Elle m’a demandé de lui rappeler ce qui s’était passé cet été-là. Je lui ai dit en quelques phrases et puis j’ai terminé mon millefeuille, qui était plutôt réussi. Elle me regardait doucement me battre avec la petite cuillère — il faudrait un couteau aiguisé et une fourchette pour ce gâteau –. Elle ne comprenait pas comment elle avait pu oublier. Moi, si : « ça n’avait pas finalement pas eu une grande importance ». Je savais que je lui en avais parlé, un jour, quelques mois après. Mais ce que j’ai bien pu en dire, voilà qui m’échappe complètement.
(…)
J’aime beaucoup la délicatesse du portrait. Nuance présente dans tout le texte, ce contraste entre la violence devinée de la maladie de l’une, de l’agression de l’autre et la façon mezzo voce dont cela est raconté.
Merci Betty. La délicatesse convient aux sujets délicats et ce n’est pas mon fort. Ta lecture assure cet essai.
Cette réflexion sous-jacente sur l’essentiel et le futile, sur ce qui importe, en bien ou en mal, dans une existence, trouve bien sa place dans une pâtisserie. Je suis sûre que le texte, avec ce qu’il dit et avec ce qu’il taît, peut parler à beaucoup d’entre nous.
Cet équilibre, dit/tu, je le cherche toujours. Parfois, longtemps, c’était pour me cacher. Ici, c’est parce qu’il me semble une composante essentielle de l’amitié (et j’ai envie de me risquer à dire de l’amitié des femmes, qui parlent beaucoup pourtant et dont on finit par oublier qu’elles en taisent encore plus long). Merci de le faire paraître à mes yeux.
Ce texte maintient bien l’équilibre. J’ai pu me reconnaître dans la position de l’une et de l’autre de ces femmes. La question du traumatisme / de l’oubli / de la mémoire / de ce qu’on arrive ou pas à en dire est très délicate.
« Ou bien laisser filer cette feuille morte… » merci pour ce texte plein de pudeur et de délicatesse comme le dit Betty.
Cette image, je ne l’aurais pas écrite il y a quelques années. Trop simple, convenue, me serais-je dit. Elle vient pourtant de loin… les torrents, les montagnes. Elle te parle aussi. Alors j’ai bien fait. Alors je fais mieux, il me semble. Merci
( merci pour Magris et la question de la source)
» le duvet sur ses joues qui lui donne l’air d’un fruit, la ressemblance avec sa mère qui se laisse voir plus crûment » belle image
« que je me laisse oublié des choses »
Belle rencontre et effleurer ses mystères…
C’est toi, dame des forêts, qui te laisse oubliée des choses.
Je me contente d’en oublier.
Merci pour ce nouveau surlignage qui m’éclaire le texte.
C’est très fin, empathique, touchant, c’est beau! Merci.
(j’aurais mis « vive » après l’eau là : « bien laisser filer cette feuille morte sur l’eau de la rivière » – je te le donne) (il y a un type qui parlait des sources hier dans le poste france i ou france q je ne sais plus à cause de l’eau) moi non plus je n’ai pas su s’il s’agissait de l’histoire ou de la facture – cette importance-là, mais oui (merci)
Je suis un régime d’adjectifs Mais je prends ce vive pour un poème. Je vais aller entendre voir les sources des ondes.
Longtemps que je ne t’avais pas lue, Emmanuelle. On va au hasard et j’arrive chez toi et je lis. Toujours hyper intéressant, cela n’a pas changé. En plus d’être instructif, je trouve un tel écho avec ce que je vais d’écrire quant à l’acte d’écrire. Ce qu’on se laisse oublier, la certitude que l’on pourra toujours redemander. Merci pour ce récit qui nous embarque de suite, dès les premiers mots. Je suis installée, j’attends la suite.
Chère Anne, chacun de tes passages laisse sa marque particulière. Toujours tissante, occupée et disponible à la fois, ainsi tu apparais et tes paroles donnent cette légère poussée qui invite à poursuivre. Merci
….Le millefeuille est une étrange pâtisserie, belle à regarder, impossible à couper sans dégâts collatéraux, et difficile à digérer…
Remarquable subtilité dans le choix du dessert . Merci !!
Entre les plis du mille feuilles, débuts et faim de l’oubli.
Un fondu d écriture salé sucré
Une douleur qui miroite dans le couteau resté en fond de tiroir.
Touchée