#construire #02 | Color blind

Les rêves de Martha sont de plusieurs sortes. Les rêves en couleurs sont les plus déroutants, puisqu’elle est aveugle de naissance. Elle est venue au monde les paupières closes. Jamais elles ne se sont ouvertes. D’aucuns considéreraient cela comme un handicap, mais pour nous c’est un signe d’élection. Parfois — dans d’autres cas de celui de Martha —, la cécité ne s’accompagne pas de rêve. Nous attendons alors qu’ils adviennent. Cela peut prendre de nombreuses années, toute une vie parfois, mais quelle importance ? Le rêve viendra et éclairera. Certains rêves nous montrent la voie depuis des siècles. Certains rêves ont fondé des villes, créé des alliances, décidé d’exils lointains. D’autres ont révélé des moyens de traverser le temps, l’espace, de sceller des accords avec les morts, d’échapper aux périls, de lire les conduites mystérieuses des autres espèces. Un tel signe vaut bien une vie dans le noir. Martha le sait. Les familles des enfants aux paupières hermétiquement closes le savent. Tout le monde le reconnaît, c’est pourquoi nous respectons aisément les faiblesses qui accompagnent cet état. Avant même le rêve, la présence de l’un d’entre eux parmi nous nous élève. Martha, elle, rêve. Marthe rêve depuis toujours. Parfois en couleur. Parfois monochrome. Martha fait des rêves ocre, des rêves vert jade, des rêves violets. Elle rit de cette formule : « faire des rêves ». C’est exactement l’inverse qui se produit pendant son sommeil de pierre. Je l’ai vu dormir en plusieurs occasions. Elle peut tomber dans le sommeil comme une pierre dans l’eau. Elle dit que c’est le contraire, que c’est le sommeil qui est la pierre et elle, l’eau. Elle peut s’endormir paisiblement, mais au cœur du sommeil, elle devient est une sculpture d’elle-même. Une sculpture sur sa tombe. Les rêves monochromes viennent dans cette tranquillité. Comment sait-elle qu’ocre est ocre ? Que violet est violet ? Que vert jade est vert jade ? Comment le savons-nous nous-mêmes ? Vous avez l’air bien sûr de vous, dit-elle, quand nous interrompons le récit du rêve par cette objection. Les rêves échappent à l’entendement, pourquoi leur couleur n’y échapperait-elle pas également ? Parfois, Martha rêve en noir et blanc, mais un élément attire son attention. Il semble colorisé, comme sur ces vieilles photos retouchées à la main. Des pommettes roses, un vêtement lavande, des cheveux roux… Parfois Martha rêve comme un chien, dans une infinité de gris. Ces rêves-là, plus fréquent aux solstices, elle les appelle effarouchés. Des rêves aux longs scénarios complexes qui réclament beaucoup de temps et de discussion pour laisser voir leur centre. Nous attendons. L’enquête est suspendue le temps nécessaire. La précipitation est mauvaise conseillère. Martha échange longuement avec Vercingétorix. Pendant ce temps-là, nous glanons, au hasard. Mieux vaut prévenir que guérir : il y aura d’autres crimes sur notre territoire, certains sont déjà écrits dans des signes qui apparaissent à qui sait regarder. Nous tournoyons. Un jour ici, il y aura un accident. Celui-ci ne supporte plus le bruit. Celle-là tient à peine sur ses jambes. Le sens de la circulation est changé. Le restaurant sert du lapin-chasseur le jeudi à midi. Les travaux ont négligé une très légère fuite de gaz. Un ruisseau coule sous cette partie de la ville. Trop de jeunes gens désœuvrés se regroupent le soir dans ce coin-là sans qu’aucun rire ne passe jamais entre eux. Le frère et la sœur de la maison sale ne peuvent pas vivre ensemble sans se torturer l’un l’autre. Des lettres de l’étranger sont systématiquement dérobées avant d’atteindre leur destinataire. Des objets sans valeur apparente sont entassés dans une planque. Celui-ci ne dit pas son vrai nom. Celle-là cache ses larmes. Les déchets à ce numéro ne sont plus sortis. Le foie de celui-ci est écrit sur sa figure. La peur de celle-là transparaît dans un léger tremblement de ses mains appliquées à nouer un ruban. Dans cette officine, les comptes sont mauvais depuis trois mois. À la maternité depuis trois mois ne naissent que des garçons. Les enfants qui jouent square sont fascinés par les écrans de ceux qui les accompagnent au square pour qu’ils y jouent. Celle-ci n’arrive pas à remettre sa chaussette toute seule. Celui-là a faim… Martha a rêvé d’un grand verre vert.

A propos de Emmanuelle Cordoliani

Joue, écrit, enseigne, met en scène et raconte des histoires. Elle a été décorée par Beaumarchais ( c'est un raccourci mais pas une usurpation ) et elle travaille avec la même équipe artistique depuis des lustres ( le Café Europa ) ce qui fait sa fierté et sa joie. Voir et explorer son site emmanuellecordoliani.com

2 commentaires à propos de “#construire #02 | Color blind”

  1. …j’ai lu puis je me suis dirigée vers ma bibliothèque et ai pris dans mes mains  » Et la lumière fut » de Jacques Lusseyran.. » la lumière ne vient pas du dehors. Elle est en nous, même sans les yeux ».
    Merci à toi.

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