#contruire #04 | Traîner

Tu traînes sur Internet, sur Facebook. Tu cliques. Tu décides. Au début. Tu irrigues le dedans de ta gorge assoiffée de quelques gorgées de bière. Tu suis un compte puis un autre. Au début. Ensuite tu te laisses traîner. On te déambule. Tu erres. La bouteille de bière posée à côté de toi est presque vide. Tu vas devoir te lever. Bientôt. Tituber jusqu’au frigo pour te ravitailler. Tu peux attendre un peu. Les images postées par d’autres défilent devant tes yeux entrouverts. C’est alors qu’elle apparaît comme par magie sur un compte que tu ne connais pas. Elle tétanise ton esprit embué. Un électrochoc. C’est bien elle. La villa Rose d’Or. Dix ans après la guerre, semble-t-il. Tu bascules en arrière. C’est toujours comme cela que tu la revois. Les transformations qu’il avait fallu attendre des dizaines d’années se sont comme effacées de ta mémoire. La photo la montre telle qu’elle t’apparaît lorsque tu y penses. La lézarde dans le mur du salon avec le canapé qui faisait lit d’appoint ou l’inverse. Le jour qui la traversait et tombait sur le visage de qui y avait dormi lorsque le soleil se levait. Ça fait une boule de nostalgie de plus dans ton corps déserté. Tu as fini ta bière. Il va falloir agir. Tu as oublié le nombre de bouteilles qui restent dans le frigo. Tu essaies de t’en souvenir. Tu voudrais être sûr que tu n’en manqueras pas de la soirée. Le reste n’a plus d’importance. Il ne faut pas interrompre l’alimentation de ta pompe à indifférence. Maintenir le brouillard cotonneux de ton esprit. L’engourdissement de tes pensées jusqu’à étouffer le ressenti. Que la chape feutrée comme emmaillotage des nourrissons d’autrefois ne relâche pas sa prise. Tu veux juste flotter. Tu traînes une vie qui a perdu tout sens. Qui va à vaux l’eau. Depuis que ta mère est morte. La débâcle qui a suivi. Comme si elle n’attendait que cela, mais que la vieille dame avait gardé jusqu’au bout le pouvoir de la repousser, juste de la repousser. D’en préserver son fils unique. Après il y a eu le départ de ta femme, de tes enfants déjà grands… Même les chiens sont partis. L’appartement à la mer a été vendu. Tu as gardé la maison. Tu vis dans le noir. Déjà du temps de tes grands-parents, elle manquait de lumière. Le lot des maisons mitoyennes, mais celle-là plus que ses voisines, on ne sait pourquoi, avec toutes les mêmes pièces en enfilade et pour vivre et se tenir c’est dans celle du milieu sans fenêtre forcément. L’écran de télévision resté éteint apporterait la seule lumière.  Les événements importants de ta vie sont désormais hors contrôle. Tu te résignes. Un temps qui ne t’a pas paru long, mais qui l’est, si tu comptes les années, tu t’es montré courageux, tu t’en souviens. La peur, comme un ennemi à combattre. La bravant, t’en faisant une alliée. L’affrontant, la recherchant. Des motos trop grosses, des plongées en carrière quelles que soient les conditions, du saut à l’élastique, du parachutisme… Tout y est passé. Le souvenir s’estompe. Comme la vie de quelqu’un que tu aurais côtoyé un temps. Tu as besoin d’une bière. Tu vas te lever. Refermer la main sur le goulot de verre. Comme se retenir à quelque chose, s’y cramponner. Et biberonner.

A propos de Anne Dejardin

Projet en cours "Le nom qu'on leur a donné..." Résidences secondaires d'une station balnéaire de la Manche. Sur le blog L'impermanence des traces : https://annedejardin.com. Né ici à partir du cycle«Photographies». Et les prolongations avec un texte pour chaque nom qui dévoile un bout de leur histoire. Avec audios et vidéos, parce que des auteurs ou comédiens ont accepté de lire ces textes, l'énergie que donnent leurs voix. Merci. Voir aussi sur Youtube.

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