#histoire #06 | au bord du rêve / Esther & Ivan

Pourquoi tu ne m’écris pas ?

C’est cela qu’elle me glisse à l’oreille. Elle me suit, surtout la nuit. Elle me suit bien que j’ai la sensation que c’est moi qui la poursuit. Elle n’apparaît jamais clairement. C’est une ombre qui se glisse dans les reflets de lune. Je peux voir sa silhouette parfois quand je plisse les yeux. Elle danse souvent. Elle danse comme moi. Mais mieux que moi. Elle danse sans penser. Son visage est toujours flou. Il transparaît par bribes sous une masse de cheveux jamais coiffés, souvent humides. Esther est dans le froid. Dans la neige. Sous la pluie. Dans les lieux d’attente. Quand je m’assois sur un banc, si le jour tombe je sais qu’elle va venir se glisser et me demander, encore. Pourquoi tu ne m’écris pas ? Je ne fais que ça. L’écrire. Je t’ai écrit, je lui réponds. Je t’ai écrit dans mes carnets depuis des années, depuis toute ma vie. Je t’ai écrit avant même de savoir écrire. Je t’ai écrit dans mes poèmes. Je t’ai écrit dans les bribes de roman qui traînent dans mes tiroirs et dans mes ruminations. Je ne fais que ça. Je t’écris tant que je n’écris pas d’autre choses. Que je ne danse plus. Elle marche à une distance raisonnable de moi. Peu convaincue. Elle n’apparaît pas sur le bord du rêve. Elle surgit d’en dessous, de fissures qui font basculer dans l’envers de soi. Elle guette au bord de moi-même. Parfois elle a une longue jupe en velours rouge. D’autre fois elle a les jambes nues. En sueur. Je me suis habituée à sa présence. Je veux qu’elle parte mais je suis perdue quand elle n’est pas là. Non, tu ne m’écris pas, maintient-elle. Sa voix appelle mon nom la nuit. Je ne peux pas t’écrire car tu te dérobes. Tu te dérobes à moi et au récit. Tu ne laisses la place qu’à la folie, qu’à ce qui gratte, ce qui pousse derrière le crâne. Tu n’as pas d’histoire Esther. Ou tu en as trop. Tu te glisses dans les récits des autres. Dans l’envers du miroir. Une obsession à la mauvaise place. Tu m’épuises. Parfois pour lui donner forme, j’ai modelé d’autres silhouettes. Elle a une mère, Nora. Qui regarde par la fenêtre. Elle a une amie, Sabrina. Sabrina entend des choses la nuit. Il y a ce garçon au parc qui détruit un bonhomme de neige. Cette scène revient, entêtante. Parfois Esther a cinq ans. Parfois elle a en cinquante. Elle sort acheter du lait la nuit. Parfois elle est vieille et elle tombe dans les escaliers. Elle griffe une autre fille dans les escaliers de l’immeuble. Par fierté, elle peut ne pas parler au point de se mordre la langue jusqu’au sang. Parfois Esther s’appelle Sarah. Elle rêve de fuir le quartier. D’autre fois elle s’appelle Mina. Elle épouse le Roi du Silence. Elle ne parle plus et sa mère a des perles qui sortent de sa bouche quand elle s’adresse à elle. Esther, le menton posé sur son genou, m’écoute attentivement. Mais il s’agit toujours d’elle. Des ersatz d’elle. Qui sombrent aussi. Esther, tu sombres. Quoi que je fasse, tu sombres. Je ne veux pas sombrer avec toi. Je ne veux pas que ton corps sans matière m’approche. Alors le temps de quelques souffles Esther disparaît. Elle revient toujours. Derrière le miroir. Sa nouvelle trouvaille, ce sont mes cheveux blancs. Toutes les nuits je me rêve devant le miroir, je me coiffe la tête en bas et quand je relève le visage mes cheveux sont blancs. Je veux crier mais je ne peux pas. Elle se précipiterait dans le cri. Elle se précipiterait par ma bouche pour sortir de mes poumons et son ombre prendrait place sur mes genoux et dans le miroir je verrais son reflet. Ce serait moi et ce ne serait pas moi. Je deviendrais celle derrière le miroir. C’est peut-être juste ça l’histoire. L’histoire de la femme derrière le miroir.

Avec Ivan, c’est différent. Ivan me sourit les bras tendus. Son visage est éclatant. Il a les dents du bonheur. C’est un enfant. Il court dans la maison. Il renverse tout sur son passage et il s’en fiche complètement. Il me tend les bras. Ivan m’aime. C’est quelque chose que j’ai tout de suite su. Ivan m’aime et je l’aime. Sa présence est chaude. J’entends toujours Ivan arriver. Il ne me surprend pas. Parfois il joue avec un bout de bois. D’autre fois il regarde l’air soucieux le ciel orageux au loin. Il trottine à mes côtés au cimetière. Il court après le chat, l’énorme chat aux moustaches qui frôle le sol. Arrête Ivan, je lui dis. Tu vas lui faire peur. Il arrête mais je vois que c’est difficile pour lui. Ivan est un enfant. Son temps est cyclique. Il recommence, apprend, défait, fait de nouveau. Un jour il va grandir. Il me demande parfois, les sourcils inquiets – il a de beaux sourcils bien dessinés – Que va-t-il advenir de moi ? Je ne sais pas, Ivan. Nous allons le découvrir ensemble. Quand je ne sais pas Ivan s’en va, sur le côté du rêve et revient avec des objets trouvés. Il me propose un goéland blessé. Un vieux ballon crevé. Une barque. Des fleurs. On démêle tout ça ensemble. On trouve des pistes, on rit, on se dispute. Ivan me fait confiance. Et je lui fais confiance. Un jour, de derrière le rêve il a ramené Myrrha. Je ne sais pas trop ce que j’ai ressenti. Je sais que sous ses joues d’enfants se cache quelque chose de la peau d’Esther. Elle n’a pas de maison. Pas de famille. Elle pense à des choses étranges, comme le fait que les choses ont toujours deux noms, un avec l’ombre et l’autre avec la lumière. Mais elle a Ivan. Elle a Ivan et elle a l’île. Elle n’accroche pas de lambeaux à mon âme. Alors pour remercier Ivan, de derrière la brume j’ai modelé le grand-père, Joseph. Ivan l’a tout de suite adoré. Quand il court dans le couloir en renversant tout, désormais ce n’est plus à moi de le sermonner. Je peux me concentrer sur mon écrit. Grand-père Joseph le fait à ma place. Derrière le rêve, le Vent souffle et Ivan et moi nous savons qu’il faudra qu’il y retourne. Mais je ne le laisserai pas partir sans armes. Assis en tailleur sur le tapis, il lit par dessus mon épaule, concentré. Sagement. Il n’a pas peur. Ivan parfois me donne la main. Tant que c’est un enfant. Un jour, ce sera un jeune homme et il devra repartir. Nous ne savons pas où nous allons mais nous y allons ensemble alors la lumière de phare brille, derrière le rêve.

A propos de Léa Yasmine Djenadi

Psychologue. Métisse. J'aime aussi lire dans des langues que je ne parle pas. En création d'une newsletter... (comme tout le monde, non ?)

Laisser un commentaire