Je suis là. Je suis arrivé chez moi. Je suis arrivé par bateau et la ville s’étend au loin comme un énorme mirage blanc. Et tout à coup, je me retrouve dans la ville, je marche sur un trottoir, je reste planté là, debout. C’est troublant. Ce que je suis entrain de vivre ressemble à un flottement, à de la gélatine rosée. Ma vue se mouille. Ma perception visuelle est floue et puis l’instant d’après, au contraire très nette. Des couleurs se détachent du fond, s’électrisent. Les bleus acier, les jaunes criards, les verts éclatants de fraîcheur. Et les blancs, les blancs vibrants entourent tout, auréolent chaque objet comme pour le mieux découper. Déconcertant l’air sans odeur. Aucun parfum. Je suis comme devant un tableau où les choses représentées pourraient se déplacer, se transformer, vivre mais sans ventilation. Un écran sans odeur et sans limite. Je n’y comprends rien. La ville m’arrive comme dans un kaléidoscope. Par images télescopées. De grands escaliers qui montent ruisselant de soleil mais aussi de tâches d’ombre en aplat ça et là. C’est par ce jeu de lumière d’ailleurs que je sais qu’il ne s’agit pas de ceux d’Odessa. Des fleurs surgissent de balcons délabrés. Elles ne frémissent pas, ne sentent rien. Je suis arrivé chez moi, dans un hall d’immeuble de teinte sombre, brunâtre aux colonnes épaisses. Image d’un temple grec. Une fraîcheur soudaine me prend, me fait frissonner. J’aurais presque froid. Puis d’un bond, me voilà sur le palier. Et un autre saut me propulse dans le couloir. Son carrelage à trois couleurs étincelle. Lesquelles ? Déjà la vision est partie et l’appartement vide, immense, me fait face. Un balcon sur ma droite où des oiseaux volettent. Des canaris ? Une chatte au pelage noir et blanc occupée à se lécher tourne sa tête vers moi, me regarde tranquillement, une grosse tortue de la taille d’une belle assiette plate marche solennellement et comme engourdie. Je sais qu’elle cherche à impressionner. Je suis donc chez moi ? J’entends au loin, côté balcon, un son venant de l’extérieur. Je le reconnais comme celui de la corne de brume d’un paquebot . Dans mon enfance aussi ce son, cet appel. Tu rentres au pays ou tu en sors ?
Mon réveil est confortable car le rêve est connu. Pourquoi faut-il encore une fois convoquer ce lieu si peu stable ? Des béances, de vieux bouts de puzzle dont il manque tellement de pièces qu’il semble fait seulement de poussière. Si au moins je pouvais en humer l’atmosphère, il me semble que tout ce monde épars se rassemblerait, me donnerait à voir une certaine cohérence.