# histoire #11 | Le fil rouge

Il avait déjà pris tant de photos lors de ses précédents séjours qu’il s’était imaginé que cette fois-ci, il ne jouerait plus avec son appareil. Il allait se promener dans les ruelles sans se soucier de conserver des traces. Mais, adossé sur le pont extérieur d’un vaporetto, il ne put s’empêcher de focaliser son regard sur les mains de l’homme qui nouait la corde à chaque arrêt et à voir l’habileté avec laquelle ses doigts organisaient le nœud pour le défaire assez rapidement lorsque le bateau se détachait du quai. Les veines saillantes sur le dessus de la main, l’énergie dans la tenue de la corde et l’amarrage tout en douceur après avoir enroulé la corde avec brio. Il sortit son téléphone portable et lors d’un arrêt ultérieur se mit à filmer le ballet des mains.

C’est ainsi que la thématique de son séjour serait désormais la photographie de mains d’inconnus, sans se soucier du décor ou alors avec une habile mise en situation. Ce fut d’abord les mains des voyageurs dans le vaporetto : celles crispées sur les sacs à main ou les valises, celles négligemment posées sur les genoux ou serrant fort la main d’un enfant de peur de le perdre, celles qui s’accrochaient aux barres lors des mouvements plus houleux, celles encore qui masquaient leurs bouches pour murmurer avec discrétion près d’un ami, celles qui se cachaient dans les poches, celles de cette vieille dame croisées sur le ventre comme en prière. Croisant des gondoles il chercha à immortaliser le geste du gondolier serrant de ses deux mains l’aviron, le regard portant droit devant lui.

Plus tard ce fut au restaurant, qu’il chercha à immortaliser les mains, sur ou sous la table, repositionnant une serviette qui cherchait à s’échapper, celle qui tenait les couverts avec beaucoup de dextérité, une autre qui échappait son couteau avec gêne, celles du serveur un peu pressé et à la limite de la maladresse, celle de l’enfant se curant le nez et recevant une tape maternelle sur les doigts, celles de l’ado pianotant sans arrêt sur son téléphone, celles du monsieur un peu âgé qui essuyait sa moustache après chaque bouchée. Une conversation de gestes venus du fond des temps, un ballet de chairs rabougries, plissées, veinées de vies ou lisses d’innocence.

Il ne savait plus vraiment dans quel lieu il se trouvait, mais il se mit à regarder les gens d’une autre manière, et à réaliser que les mains sont aussi différentes que les visages et que si on les regarde bien, elles donnent des informations sur la personne. Entrant dans les musées et dans les églises il se focalisa sur les mains des statues et des personnages dans les tableaux. La main serrée sur l’épée du Colleoni fièrement dressé sur son cheval sur la place San Zanipolo, la main à la trace de clou sur la main du Christ en douleur de Bellini dans l’église du même nom, les mains du prêtre levant l’hostie au moment de la consécration dans un geste d’offrande, la main couvrant la tête d’un personnage dans un tableau de Safet Zec avec des traces ocres alors que l’autre bras est tourné vers son genou, les doigts repliés sur la peau, mais surtout toutes ces mains aux paumes larges et ouvertes, toutes dirigées vers le seul but de tenter de se saisir de miches de pain, tableau qui le hantera pendant tout son séjour, ainsi que tous les tableaux de cette exposition Exodus où les mains d’hommes et de femmes sur des radeaux étaient posées sur des corps d’enfants les protégeant, les apaisant dans la précarité de cette migration. Étreinte d’affection et espoir d’un enfant dans un coin du tableau qui tient entre ses doigts un fil rouge en regardant l’horizon.

Lui, il tient ferme le fil rouge de toutes ces mains photographiées, filmées, inscrites en sa mémoire, comme des ricochets de vies traversant le temps.

A propos de Solange Vissac

Entre campagne et ville, entre deux livres où se perdre, entre des textes qui s'écrivent et des photos qui se capturent... toujours un peu cachée... me dévoilant un peu sur mon blog jardin d'ombres.