Ce soir-là
À quel moment, à ton avis ? moi j’ai l’impression que ce serait plutôt vers novembre la fin du mois quelque chose de ce genre parce qu’il fait nuit tôt – je ne sais pas un peu comme quand le concierge lève son nez de son livre, le soir mais il n’est pas tard, qu’il fait bonsoir oui oui à l’américaine de la 42, qui rentre un peu éméchée comme tous les soirs, allant vers l’ascenseur et lui laissant le soin de régler la note du taxi puis repartant dans sa lecture, et puis plus tard le musicien si sûr de sa renommée, si heureux d’être ici c’est formidable, lui donner du maestro ne pas oublier ou encore allant fumer peut-être dehors sur le quai, peut-être qu’au bout là-bas sortira du tabac la femme du patron, genre plantureuse et blagueuse ou le patron lui-même un petit mec sec et froid – calculateur hypocrite – comment s’assortissent les couples c’est une histoire à laquelle il n’a jamais rien compris, d’ailleurs il n’a jamais rien compris à rien il a beau lire il s’y replonge derrière son comptoir, il a beau lire rien ne rentre vraiment, c’est comme si ces choses-là glissaient et s’estompaient sans laisser de trace, il regarde dehors replonge à nouveau, personne ne rentre, il attend ou il n’attend rien, il est assis là derrière ses lunettes, son regard absent, au cou cette petite cravate ficelle noire sur la chemise blanche ripolinée impeccable – la veste boutons dorés il lit encore quand il voit la petite femme de chambre s’en aller, Paulette Ginette Esther, il ne sait plus mais la contemple Maria-Luisa oui c’est ça se dandiner un signe un sourire puis elle tourne à droite allant prendre son métro, tout à l’heure il suivra le même chemin quand arrivera le veilleur de nuit, Jérôme Jean-Jacques ou l’autre encore, on verra bien il arrive vers neuf heures ah oui les fleurs oui, et puis les tapis sur le sol dallé noir et blanc, la porte qui tourne, les lumières de la nuit qui commence et qui n’en finit pas, l’odeur du fleuve qui monte fraîche douce mais c’est plutôt novembre parce qu’il commence à faire froid, il est debout, il y avait cette chanson qui faisait « les bagages du saltimbanque au cinq cent vingt-trois », au fond il y a le bar, les liqueurs, le serveur et le directeur qui arrive, tiré à quatre épingles comme on dit, toujours ce costume bleu nuit, mouchoir à la pochette cette petite moustache dont on dirait qu’elle est cirée, qui regarde, qui parle, qui accueille qui salue le couple qui vient de rentrer, trois nuits des touristes allemands ou belges ou suisses, c’est pour eux qu’il est là, et la suite Napoléon et une demie-bouteille de champagne mais certainement bien sûr, on vous monte ça tout de suite, qui s’active vers le bar, des bavarois oui je crois que c’est un prince et puis le téléphone, le livre, la commande, la nuit qui vient qui est là pour longtemps – sûrement, en novembre, vers la fin du mois
la chanson mais elle n'a pas tellement servi (elle s'est imposée seule) (je ne l'avais pas à l'esprit - j'étais plutôt parti vers des numéros de chambre mais ça ne s'est pas fait - vaguement l'impression de rentrer dans une autre histoire) (je n'avais pas non plus lu le texte de Laurent S. et son hôtel des cœurs brisés)