je ne sais plus où. ni quand. ce dont je me souviens relève seulement de la routine. gestes que l’on répète sans même se rendre compte qu’on les accomplit.
donc, comme d’habitude, arrivé à la hâte. dans le quartier où j’ai à faire, poussé la porte du premier venu. je procède toujours ainsi. jamais de réservation. une lourde porte. les gonds grincent. ils ont toujours grincé, s’irrite l’hôtesse. la réception sent le renfermé. il doit y avoir de la poussière sous le tapis. pour tout éclairage une lumière vacillante. derrière le comptoir, les yeux rivés sur l’écran de son téléphone, elle me prévient qu’à cause des orages, tous les téléviseurs sont hors service. c’est sans importance. je ne regarde pas la télévision. formalités. pièce d’identité. je paie d’avance. elle me tend la clé lestée d’une lourde attache. le numéro de la chambre est gravé sur la tranche. à demi effacé.
l’ascenseur aussi est en panne. pas d’autre choix que d’accéder au troisième par l’escalier de service. exigu. si un client descend avec sa valise tandis que je monte, il sera impossible de se croiser. il faudra que l’un ou l’autre se résolve à rebrousser chemin. cela se produit parfois entre voitures dans des rues étroites et il arrive que ça se passe mal si les chauffeurs s’obstinent. l’escalier est sombre. la loupiote qui permettrait de s’y repérer est grillée. l’employé chargé de l’entretien ne s’est pas présenté ce matin. personne ne sait où il est, pas même sa femme. il a disparu, dit l’hôtesse. bizarre.
le long couloir qui mène à la chambre ressemble à un monument funéraire. il est si faiblement éclairé que par précaution, j’avance bras tendu pour me guider. un goût amer hante mon souvenir. odeur âcre. moisissures le long des plinthes. moquette maculée d’auréoles. tapisserie déchirée. c’est normal, s’excuse-t-elle. le bâtiment est en travaux. ce que confirment les gravats abandonnés dans des sacs. les peintures seront refaites. bientôt. à condition que le disparu réapparaisse. c’est étrange, dis-je. quoi donc ? cette disparition. vous êtes de la police ? je suis là par hasard. je ne cherche personne.
la clé résiste dans la serrure. j’ouvre péniblement. les gonds, encore, grincent. ont-ils toujours grincé, comme ceux de la maison vaste et morte où il me semble avoir vécu, jadis ? je ne conserve du passé que des bribes de souvenirs confus.
valise jetée sur une chaise couleur chêne. siège et dossier en simili cuir. inutile d’installer les vêtements dans la penderie. je ne suis que de passage. je n’ai pas l’intention de dormir ici plus d’une nuit.
chahut dans la rue. va et vient des voitures. sous ma fenêtre, le trottoir est occupé par la terrasse d’un bistrot où les fumeurs s’égayent jusqu’à une heure avancée de la nuit. dans le réduit qui tient lieu de salle d’eau et où l’on accède par une porte accordéon de teinte verdâtre, le robinet du lavabo fuit. chaque goutte tombe pile sur le clapet. le cliquetis me rappelle celui d’une horloge. je n’entends plus que lui. impossible de fermer l’œil. impossible de me concentrer sur le rapport d’enquête que j’essaie de consulter. les voisins sont bruyants. peut-être ont-ils bu. faire la fête est un classique des virées touristiques. ainsi que les portes qui claquent.
en m’aidant du flash de mon téléphone portable, je détaille les motifs du papier peint délavé. ce sont des rangées de fleurs pâles comme les bouquets factices que l’on enjambe sur les tombes abandonnées des cimetières. la pendule ne marque plus les heures. elle a perdu sa grande aiguille. si nous étions dans un conte fantastique, il y aurait des mygales au plafond.
mais où suis-je réellement ? ici ? là ? je ne sais plus. il y a du mystère dans les plis du temps. je me souviens du feu de cheminée dans le salon rustique d’un vieil hôtel en bord de mer. ambiance romantique de fin d’automne. nous avions pris l’apéritif avant le dîner. la cire d’abeille embaumait la pièce. il avait plu toute la journée. des trombes d’eau. il faisait froid. tu avais rapproché ton fauteuil de l’âtre. on entendait le fracas des vagues contre les rochers. le sifflement du vent dans les arbres. les grondements de l’orage. le serveur avait déposé un chandelier sur notre table. nappes blanches. assiettes ornées de roses pâles. argenterie. verres en cristal. voisinage discret. de la chambre, je ne garde aucun souvenir sinon, peut-être, un toucher de silence. et cette sensation qui parfois me traverse d’être déjà venu où je crois que je suis.
ce parcours long et obscur jusqu’à atteindre ce magnifique sentiment niché « dans les plis du temps », ce « toucher de silence »…
heureuse de vous retrouver ici…