Journal de mes nuits grecques
Appollonia
Entrez dans une chambre en formica noir. Un reflet grotesque dans la tête de lit vous sourit. Demandez-vous si c’est bien vous cette masse informe ? Vous avez grossi. Vous buvez trop. 37 €.
Balikesi
Chambre correcte. Bain de sueur. Allongez votre corps nu sur le carrelage frais. C’est bon. Au petit matin, demandez-vous qui de vous deux a transpiré le plus cette nuit ?
Corfou
52 €. Un bougainvillier en fleurs devant la fenêtre. Marbre noir. La mer s’abime plus bas, au creux des rochers. Vous avez envie de pleurer. Ne pensez surtout pas au rat mort étalé en plein soleil sur la plage.
Dhomokos
Vous ne dormez pas à Dhomokos, vous ne faites qu’y passer. Le bus déambule sur la chaussée terreuse, frôle le ravin. Vos mains se nouent sur votre ventre. Souvenez-vous de prières inédites.
Paléa Epidavros
43€. Un studio. Dépliez le canapé-lit made in Sweden. C’est confortable, bois blanc. Au matin, un attroupement au bas de la falaise. Une jeune femme s’est suicidée cette nuit en sautant du rocher en surplomb. L’espace d’un instant, vous suspectez un crime. Laissez tomber, il fait trop chaud. Vous sentez l’odeur moite et aigre de vos aisselles. Bain de mer.
Folégandros
Un homme vous a fait des propositions. Une femme vous a fait des propositions. Vous vous regardez dans la glace sans vous reconnaître. Rêves troubles. Vos nuits sont agitées.
Galaxidion
28 €. Dormez dans une chambre à côté du cinéma en plein air. Une lumière bleutée envahit votre espace. Fusillade en série, baisers mouillés. Le matin vous vous réveillez comme si vous aviez galopé toute la nuit. Posez les pieds par terre et remettez-vous : vous n’êtes ni Clint Eastwood, ni Marianne Koch.
Haniòtis
Déambulez dans la ville écrasée par le soleil. Maison en travaux. 49 €. Décidemment vous ne savez pas marchander. Chambre aux draps tachés. Taches de… oui, c’en est. La carpette colle à vos pieds. Roulez-vous dans votre duvet sans vous dévêtir.
Igoumenitsa
Chambre en bois massif. Cela vous rappelle la chambre de vos grands-parents. La femme vous explique avec de grands gestes que son mari est parti en bateau. Vous ne comprenez pas si son mari va revenir ou pas, ou si le bateau a fait naufrage. Hochez la tête avec un sourire compréhensif, n’en faites pas trop.
Kanala
Des volets bleus s’ouvrent et se ferment en mouvements spasmodiques. Vous avez mal à la tête. Décidemment vous buvez trop. Interrogez-vous longuement sur l’empreinte d’une main sombre, une seule, en plein milieu du plafond, haut, blanc et lumineux.
Larissa
Terrasse. Maison blanche. 18 €. La nuit est douce. Un peu de vent. Vous ne retrouvez pas la Grande Ourse. C’est la seule constellation que vous connaissez. Au dessus de votre tête des étoiles inconnues scintillent. Vous avez le vertige. Cramponnez-vous à votre duvet. Au petit matin, côtes applaties : respirez, soufflez, respirez, soufflez. Donnez de l’air à vos rêves.
Mycènes
Coeur battant, cachez-vous derrière des buissons épineux toute la journée. La nuit, dormez aux portes du tombeau d’Agamemnon. Vous veillez : votre coeur s’enfle et vous étouffe. Réveil sous le soleil surgi derrière le Mont Argos. Vous avez attrapé un coup de soleil sur le nez.
Néapolis
Chambres à multiples placards, vides. Vous laissez toutes les portes ouvertes. Nuit sans rêves. 41 €.
Ossios loukas
Derrière la porte de la chambre, des hommes jouent au foot-ball avec un cochonnet en bois. Toute la nuit ils parlent une langue étrangère que vous ne connaissez pas. La boule cogne régulièrement contre la porte : but !
Le Pirée
Sur le pont. Voyagez en dormant. Les dauphins glissent dans l’eau sombre, vous accompagnent, rebondissent. Respirez à fond. Ça sent le mazout. Ne respirez plus.
Rodhes
L’ouzo a un goût d’infini. Les barques colorées déroulent leurs filets. Le poulpe sèche sur un fil. Vous avez trop bu. Les barques ont un goût d’infini, le poulpe déroule ses filets, l’ouzo sèche sur un fil. Roulez sous la table. La tête coincée entre deux barreaux de chaise, ronflez.
Santorin
Un dortoir en Mezzanine. Une femme vous montre le chemin, elle a les jambes pleines de varices. Elle monte à l’échelle devant vous, sa jupe se soulève, vous détournez les yeux. En haut l’odeur d’un couple qui copule dans un coin vous fait fuir. Nuit sur le port. Vos rêves sont immobiles, sans départs.
Thessalonique
39 €, jolie chambre. Rue tranquille mais les WC sont à l’autre bout de la maison : un escalier à descendre, un autre à monter. Avant de vous endormir, repérez bien les lieux et comptez les marches de chaque escalier : 24, 18. Vous vous levez 10 fois pendant la nuit.
Vàthia
Sur la plage, à l’ombre des Agaves, dormez les orteils dans l’eau tiède, une bouteille de retsina sous la tête, une autre au creux de l’estomac.
Zàkinthos
Lit métallique. 41 €. Images pieuses. Des regards insistants vous poursuivent. Vous roulez dans le lit en creux. Cramponnez-vous au cadre du sommier pour ne pas tomber. Au petit matin, vous avez les bras noués. Défaites les noeuds avant de vous demander : avec qui avez-vous dormi cette nuit ?
Guide de survie en monde improbable, et divers… À la lecture, c’est très (très) satisfaisant, je recommande et mets 4 étoiles et des poussières, merci Fançoise !