#histoire #12 | Nommez-nous… Nommez-nous…

Quand ils sont arrivés à Paris, avant les maisons vides, ils ont habité à l’hôtel. Une seule chambre pour trois. Un lavabo en faïence jaunie par le thé (c’est du moins ce que Selim avait prétendu). Un bidet plus familier des culs des filles qui tapinaient dans le quartier que des petites lessives de grand-mère. Elle était jeune alors, et le miroir biseauté lui renvoyait son Maroc natal en pleine face sur fond de papier à fleurs criardes. La glace de l’armoire lui précisait qu’elle était mal habillée et maigre comme les chats qui traînaient dans les ruelles alentour, aussi bruyants dans leur ébats que les clients qui montaient et descendaient dans l’escalier à toute heure. Les grincements faisaient gémir Osmin dans son sommeil. Sa santé s’était améliorée d’un coup dès qu’ils avaient quitté le bateau. Pour Selim, ils étaient loin du compte et c’est lui qui occupait l’unique lit de fer, tandis que ma grand-mère se pelotonnait dans un fauteuil en velours râpé. Si inconfortable qu’il ait pu être, elle n’a eu de cesse de le convoquer, en espèce, matière ou couleur (un vert bronze, avec des reflets cuivrés), dans toutes les demeures que je lui ai connues. Et l’autre jour, en arrivant chez nous, Osmin s’est exclamé : « Le fauteuil de Paris ! » devant l’ultime copie qu’elle avait acquise dans la brocante d’un juif pressé de quitter le territoire. Je ne l’ai pas détrompé. Je ne le pourrais pas, quand bien même je le voudrais. Et d’ailleurs, il a raison, c’est le fauteuil de Paris, il en a bien mérité le titre après ces longs mois où ma grand-mère l’avait élu comme dernier refuge. Elle ne dormait plus ailleurs que roulée en boule sur son gros coussin à boutons, toujours plus petite… La chambre était exiguë, mais après la cabine de la traversée, elle suffisait. C’était le début de l’hiver, la présence massive d’Osmin donnait l’illusion de réchauffer la pièce. Lui, dormait par terre, le plus souvent devant la porte, faisant barrage aux courants d’air, aux voleurs et aux clients égarés. Elle ne fermait qu’un œil. Elle surveillait l’effet des drogues sur Selim avec une attention décuplée par la crainte de faire erreur. C’était une soigneuse née. Ce n’est pas une expression : elle tenait le don de sa propre grand-mère. Il avait esquivé une génération entre elles, comme souvent ce genre de talent. Ce n’était pas tant un pouvoir magique qu’une vitalité particulière. Sa mère ne lui avait jamais pardonné pourtant, comme si les enfants étaient responsables des usages qui les précèdent et les façonnent. Elle n’avait pas hésité une seconde à quitter le pays, la famille. À moins que la succession précipitée des événements qui avaient conduit à son départ ne lui ait pas laissé le temps d’y songer. Rester c’était baisser la tête, accepter le mariage dont Selim l’avait sauvée, pratiquer le soin sous la réprobation pesante de sa mère, mais pour des cas familiers, plus faciles et qui lui auraient valu une belle réputation. Au lieu de cela, elle regardait une ville de toits pointus et de brouillard, depuis la fenêtre froide d’un hôtel de passe, sans assurance de pouvoir maintenir celui qui dormait comme un cadavre, du côté de la vie. Quant à Osmin, que seuls les croissants de chez Prunier amenaient à une forme de sociabilité acceptable, elle préférait ne pas savoir ce qu’elle pressentait à son sujet. Osmin était remis à plus tard et peut-être, a-t-elle pu croire alors, à jamais. Il était une sorte de personnage secondaire, accessoire de l’ordre des priorités. Elle le comparait souvent à l’armoire, où pendaient leurs rares possessions et leurs manteaux bien trop légers pour la saison. Il égalait le meuble en hauteur et aussi dans une forme d’immobilité, posé qu’il était tout le jour, les bras croisés, entre le chevet au petit-dessus de marbre fêlé et le coin du mur où le papier peint, usé prématurément aux passages répétés des corps et des bagages, avait perdu deux tons. Elle a emporté cette image et sur la fin, elle employait pour son visage pâli l’expression « papier d’hôtel, une mine de papier d’hôtel » qui m’a d’abord amusée avant de m’intriguer au point que j’ose, enfin, lui poser les questions que je portais depuis l’enfance et dont j’essaie de consigner ici les réponses que je parviens à glaner. Depuis leur arrivée à Paris, les fameuses fièvres de Selim avaient repris. Quand il divaguait dans son sommeil Osmin se réveillait pour boire ses paroles, qu’il remâchait ensuite tout le jour, laissant échapper par bouffées quelques bribes. Il portait un regard réprobateur sur les linges mouillés qu’elle appliquait sur le front du malade et qui, lui apportant un peu de calme, le rendaient moins loquace. Mais jamais Osmin ne se serait opposé aux soins. Elle profitait de la première accalmie nocturne pour se laver au lavabo, après avoir déplié un petit paravent en toile de Jouy fatiguée. Elle a conservé un goût pour ces motifs exotiques et je l’ai toujours vu boire dans une tasse de porcelaine fine aux dessins bleus de moutons et de bergères, qui avait miraculeusement traversé toutes les époques, toutes les misères et trois fois la méditerranée pour finir dans sa petite maison au Liban. Bien avant de posséder un semblable objet, un instituteur français qui logeait chez eux lui avait fait apprendre un poème qui l’évoquait. Elle ne l’avait pas bien compris d’abord, mais elle s’en souvenait si bien qu’elle avait pu nous l’apprendre à son tour, pour tenter de nous transmettre les premiers rudiments de la langue des colons. Nommez-nous, Nommez-nous… Ce n’était qu’une comptine pour nous. Nous ignorions tout de l’érudition de celui qui l’avait écrite. Dans notre pays en guerre, nous l’appelions Le Désarmé, et il nous faisait un peu pitié et un peu rire avec ses poèmes futiles. Son image, dont nous ignorions tout, s’est commodément confondue avec celle de Monsieur… Dans les derniers mois, je l’entendais parfois en murmurer quelques vers entre deux gorgées. Nommez-nous… nommez-nous… revenait en boucle tandis que je voyais bouger ses lèvres sans bruit au-dessus de la tasse. De la petite chambre de Paris, elle a également gardé habitude de procéder à de lentes et méticuleuses ablutions une fois la maisonnée endormie. « Dans la solitude parfaite du sommeil des autres, il y a quelque chose d’un secret »… Au matin, Selim, incapable de se lever sans aide, enrageait de sa faiblesse. Il la pressait alors de questions sur les dosages des drogues qu’elle lui faisait prendre sous trois formes : en onguent, en cataplasme et en infusion brûlante qu’elle mettait à bouillir sur le petit poêle à charbon du couloir. Cet interrogatoire, désagréable au premier abord, quand elle l’avait cru une remise en question de ses compétences à le soigner, s’avéra, à la longue, une simple méthode d’échauffement, d’autant plus efficace qu’elle s’appliquait à demeurer ferme, voire à lui tenir tête, comme un petit animal effarouché, mais borné. Ragaillardi, il posait ses beaux pieds sur la pauvre descente de lit qui couvrait le plancher gris, comme un pansement sur une jambe de bois, laissant entrevoir la chambre du dessous. Il demandait à Osmin de vider l’or de ses poches, y prenait quelques pièces et criait comme un diable : « Chez Prunier ! », à quoi Osmin abondait en grondant « Croissants ! Croissants ! » comme un corbeau. À eux deux, ils réveillaient pour un instant tout l’hôtel épuisé, qui répondait de chaque chambre par des insultes colorées, avant de retomber dans un sommeil opaque.

A propos de Emmanuelle Cordoliani

Joue, écrit, enseigne, met en scène et raconte des histoires. Elle a été décorée par Beaumarchais ( c'est un raccourci mais pas une usurpation ) et elle travaille avec la même équipe artistique depuis des lustres ( le Café Europa ) ce qui fait sa fierté et sa joie. Voir et explorer son site emmanuellecordoliani.com

5 commentaires à propos de “#histoire #12 | Nommez-nous… Nommez-nous…”

  1. Biseaux tranchants d’un destin choisi,
    traversée de courants d’air sur papier peint terni.
    Nocturnes divagations, ablutions, hôtel en poésie.
    Au matin, croa-ssants à Paris.

    Un écrit en cours ?

    • Merci pour ce beau retour d’éclats. Oui, c’est le retour d’un projet au très long cours : Le Sérail, que je désespérais de voir revenir…

  2. Bonjour, On a envie d’en lire plus sur ces personnages, ce lieux, dans ce qui ressemble à l’extrait d’un roman déjà pas mal pensé, non ? C’est intriguant en tout cas et on a vraiment l’impression d’y être.

    • Oui, c’est une vieille histoire qui revient, à ma grande surprise. J’avais renoncé à la terminer et la voilà tout à coup à portée de main. Vos commentaires n’y sont pas pour rien. Ils me font voir à quel point c’est avancé… Merci.

  3. bien sûr là, tout un roman…
    les personnages se substituent à la chambre elle-même, leurs destins, leurs habitudes, leurs goûts pour le motif et le velours vert bronze
    me reste plus fort que le reste les fièvres de Selim, l’expression « mine de papier peint » (qui pourrait aussi servir de titre…) et le grondement de corbeau à l’odeur de pâtisserie…
    (tapisserie / pâtisserie !!)
    super réussi… j’adhère, j’adore…