L’aller…
Il circule en voiture de couleur grise. Peu importe sa marque, son modèle, sachons qu’elle est très confortable. Il propose souvent de prendre des passagers en Blablacar et il aime plutôt ces moments partagés où les univers des uns et des autres se croisent. C’est un homme jeune et corpulent avec le sourire large, la démarche lourde. Il l’a accueillie gentiment et ils sont sortis de la ville en silence. Il a remarqué qu’elle essayait avec beaucoup de mal à cause de la ceinture de sécurité d’enlever son blouson. Elle a dit le jour s’est levé, je viens seulement de le remarquer. Ils étaient ensemble dans cet habitacle pour cinq heures au moins. Ils ont parlé, ils ont ri, ils se sont tus. Une mini expérience intime où le courant, comme on dit, est passé. Il lui a dit qu’il travaillait dans l’agro-alimentaire. Il lui a expliqué que son travail était de fournir aux distributeurs des produits de bonne qualité et au passage lui a confié que dans la ville de M. il était très difficile de trouver des restaurants convenables, honnêtes. Sur l’autoroute il a plu puis il y a eu du soleil puis de nouveau des nuages, de la pluie. Ayant quitté les vignes et les sarments comme croix dressées, ils ont goûté la douceur des vallons, la rectitude des labours, une nature bien propre. Ils se taisaient puis reprenaient leur conversation là où ils l’avaient laissée. D’après ce qu’elle lui a raconté, il l’ imaginait avec le réveil qui retentit et le lever dès la première sonnerie, la préparation puis la grosse valise rouge traînée dans la nuit encore installée, la rue déserte, l’école que l’on dépasse avec en levant le nez de part et d’autre du trottoir, une guirlande faite de différents tissus imprimés qui s’agite. Il l’imaginait, petite dame à côté de son énorme valise, trottinant jusqu’à l’ascenseur de la gare encore endormie où seuls le piano et les techniciens de surface, se distinguent nettement. Puis la sortie, la traversée de la place pour accéder au tramway — Peut-être s’est-il fait attendre— qui doit la transporter jusqu’à son lieu de rendez-vous, sept stations plus loin. Il se la figurait pas très à l’aise à l’idée de se retrouver dans une situation inconnue. Inquiète mais courageuse. Ils ont fait halte une fois pour une courte pause café. Elle a trouvé qu’il avait des dents robustes et s’est inventée une histoire à dormir debout. Il aurait derrière son imposante dentition, une autre rangée de dents semblables aux premières et prêtes au combat. Des sortes de soldats aguerris, alignés en ordre de bataille. Sur l’autoroute, une voiture les dépassait puis les suivait puis les dépassait à nouveau. Ils s’en amusaient. Il l’a déposée sur une aire d’autoroute convenue. Ils se sont embrassés chaleureusement et il a continué sa route. Il allait en Bretagne rendre visite à sa grand-mère.
Le retour…
Il a cueilli deux passagères dont elle sur le parking d’un Intermarché à 18h 05 et leur a fait remarqué qu’il avait un retard d’exactement 3 minutes sur l’heure prévue. Il avait l’air excédé. Trois minutes, ce n’est rien, ont-elles dit. Il lança un bonsoir en ouvrant son coffre. Il a jaugé d’un œil leurs bagages, a sorti son sac, l’a replacé différemment, a empoigné les leurs et les a enfournés en les quichant un peu, beaucoup. Faut que ça rentre. Il est pressé. Sur le trajet, deux ou trois tentatives, pas plus, pour converser ont été tentées. Elles ont su qu’il travaillait chez Bouygues, qu’il en est content car ça paie bien, que ses parents aussi sont contents. Et c’est tout. Il est tendu, il est pressé de rentrer et il ne veut pas faire de pause. La nuit noire les encercle, le bruit régulier du moteur et les phares des autres voitures rythment le temps. Il les larguera à hauteur de chez lui, son GPS n’indiquant que cette direction. Sans se concerter, les passagères déguerpiront sans le regarder ni le saluer. Heure d’arrivée : une heure du matin.