Je lui dis comme ça : … ça me surgit depuis… façon geyser : une inquiétude diffuse, à peine rien, puis l’explosion. Une incapacité à tenir en place. Impossible de nouer un quelconque fil de certitude ou de vérité. Ça m’arrive n’importe où, accroché à n’importe quoi : idées, rencontres, bouts et bruits du monde, histoires rapportées et inventées. Les réponses aux où, aux pourquoi, les calendriers des quand, les notes des comment… Catastrophe. Tout se délabre sous le tremblement continu des charnières tenons mortaises, roues dentées des causes et conséquences. La stricte généalogie, la rigoureuse anatomie des choses, l’architecture des évènements du monde, la cartographie de ses reliefs cavités et réseaux, ses raisons, plus rien d’arrimé. Dislocation. Roue libre. Tout réduit à trouble, suppositions, superpositions, juxtapositions, hasards et circonstances, points de vue et autres foutaises tragi-comiques, jusqu’à corps et esprit fondus. Maintenant elle me regarde étrangement, coups d’œil rapides, de côté, crainte (?) agacement (?) ennui (?) un peu de tout (?) ou bien (?) tandis que nous effaçons derrière nous la petite place aux platanes ; celle avec d’un côté le Grand Hôtel de l’Europe, pompeux et vieillot, porte vitrée, hall froid semé de petits carreaux beiges et noirs, désuets, fauteuil rouge défoncé, table basse sous journaux en mille-feuille démonté (c’est à gauche derrière la vitre sale, vue sur rue, marché le samedi, miel, épices, légumes, fromages, plumes caquetantes, attrapes-touristes en bois (boucles d’oreille, porte-clé etc… mais seulement l’été)) ; en face l’escalier aux marches de pierre (ébréchées par endroit), rampe en fer forgée, (branlante, globe autrefois doré à l’extrémité), à l’exact opposé les halles vitrées, serre déserte ce jour, tout contre elle la brasserie à façade et enseigne vertes : en somme une carte-souvenir fanée, style ville de province des années 1900. Tables et chaises en rotin tressé entre lesquelles circule la dignité du serveur-toréador : longiligne, grisonnant, austère, noir et blanc. La terrasse donc. Un café fume devant une femme maigre et transie, les deux mains en coupe autour. Parfait pour l’effraction temporelle.
… te dire quand ça a commencé ça serait trop simple, si seulement, vu qu’à chaque occasion retrouvée c’est comme se crever les yeux à suivre les ronds des ricochets, jusqu’au moment où le plat de l’eau referme tout. Alors on peut bien recommencer à se comparer, celui qui jettera le plus loin, le plus fort, en variant l’angle, penché encore plus au ras du fleuve, en pliant un peu les genoux, avant de lancer le bras loin devant, presqu’à s’arracher l’épaule, puis tout à la fin donner le coup sec du poignet, ensuite compter avec le frangin celui qui a fait le plus de rebonds, s’imaginer traverser de cible en cible jusqu’à l’autre rive à peine visible, mais c’était vraiment avec lui et quand, où ? — ou bien …
se rappeler celui-là qui a dit que voilà, si on connaît bien ses premières fois va donc t’en deviner quand ce sera la dernière, et que ça tourne toujours dans la tête cette histoire, de pas savoir la dernière mais de pas être si sûr non plus des toutes premières, faute d’avoir demandé faute d’avoir compris faute d’avoir entendu, ou bien…
remâcher que pour nous tous ça commence sans début et finit sans borne, toujours par un trou ou de l’approchant, faute de mieux, et que par la suite, à vouloir en coudre les berges invisibles on se débat on se hisse on se cogne on s’épuise à force de… ou bien…
Un début où rien n’est certain, où tout se cherche, s’entrechoque, et puis un paysage s’installe, l’hôtel, le marché, la brasserie… des décors, des détails… on se laisse prendre, on déambule.
Et cette histoire de frères, de ricochets. Et cette image « s’imaginer traverser de cible en cible jusqu’à l’autre rive à peine visible ».
Et ce que tu écris autour des débuts, des fins, le questionnement qui va avec.
Merci pour ce texte.