RECTO
à ce stade de la nuit, nous étions seuls, la maison était vide, bientôt il ferait noir. N’avait-elle pas conscience du danger de ces rencontres de hasard ? Elle ne pouvait ignorer ce qu’elle remuerait en nous avec cette aumône, le texte trop court, la journée tout entière engouffrée dans la parenthèse du crépuscule au dos de la dernière maison avant le bois, avant l’abîme de la vallée.
à ce stade de la nuit, la rage qui naîtrait de la frustration de ce bonheur si pur qu’elle mettait presque à la portée de la main, elle la cherchait, l’appelait, l’organisait. Et sans doute, n’était-ce pas elle en personne qui était assise à quatre pas de moi, la nuque délicate et le chignon lourd, une actrice, une amie…
à ce stade de la nuit, cela n’avait plus d’importance, puisqu’elle l’avait choisie, envoyée là pour reprendre tout à peine donné.
à ce stade de la nuit, la colère montait toujours et je me voyais debout, franchir les quelques mètres qui nous séparaient encore, exiger qu’elle se retournât sans plus pouvoir contrôler ma voix, empoigner finalement le dossier de la chaise où elle demeurait obstinément assise et le tirer vers moi, lire la mesure de mon exaspération sur le visage terrifié qui me fixerait enfin.
à ce stade de la nuit, il ne resterait plus que le ridicule de ma conduite et la honte d’avoir été poussé à bout par une femme de dos, qui n’avait en apparence rien fait d’autre que lire à mon intention quelques pages sur un bonheur si beau, si simple que les larmes m’en baignaient les yeux. Et je ne voyais plus d’autre moyen pour sortir de cette impasse que les coups, moi qui n’avais jamais levé la main sur quiconque. « Encore ? » demanda-t-elle, et ma voix supplia immédiatement : oui, oui… s’il vous plaît.
à ce stade de la nuit, j’étais d’un coup vidé de toute passion contraire et les étoiles commençaient à pointer au ciel. Sa main glissa le long de la chaise jusqu’à un sac en bandoulière, un sac de cuir, de femme, dont elle sortit un livre plus mince que le premier. Les bois, les murets, les arbres étaient si sombres qu’ils découpaient une frise noire sur le lointain, une barrière de papier. Au-delà, bien loin de nous, un monde en volumes existait encore. Dans la vallée, les lumières des villes s’étaient allumées et elles baignaient le pied de la grande montagne profondément violette. Elle ne pourrait pas lire longuement dans l’obscurité croissante, à moins que les étoiles, à moins que la lune… elle n’avait pas seulement ouvert le livre que je redoutais la fin de la lecture.
à ce stade de la nuit, comment pourrait-elle lire, lire pour moi, lire ces pages qu’elle avait choisi au préalable ou peut-être non, sur le moment, sur ce moment pour moi, avec son ciel troué, le champ noir et le souvenir du soleil dans la chaleur du mur dans mon dos ?
à ce stade de la nuit, sentais qu’il n’y aurait pas de troisième chance. Je ne voyais pas comment trouver la force de repartir ensuite… Elle attendait, j’aurais juré qu’elle entendait chacune de mes craintes prendre forme et se disloquer vers la suivante. Je me mouchai à nouveau et j’essuyai les larmes et la sueur sur mon visage. Elle but longuement dans un verre identique à celui que j’avais trouvé dans la cuisine à mon arrivée dans la maison. Le moment et la pièce me semblaient très éloignés, mais l’entendre boire me rafraîchit et je me demandai : Que va-t-il advenir à présent ? Elle commença la lecture et soit effet de la nuit tombante, soit volonté de sa part, sa voix était plus sonore, plus épaisse et elle m’environna dès les premiers mots : Là, les après-midi de congé, le plus souvent sous la pluie… Cela se passait là, dans le bois tout proche, dans la gorge où la rivière amincie par l’été n’était plus qu’un filet sans doute.
à ce stade de la nuit, elle ramenait l’automne. Le feu des sols rouges et orangés était plus réel que le scintillement des étoiles au-dessus de nos têtes. Elle égrenait tous les mots du désir éperdu, des corps travaillés comme le bois, de l’attente plus ardente où je me sois trouvé. C’était moi, l’homme qui guettait la renarde. Personne ne m’avait jamais si librement parlé du désir. Confusément, je comprenais qu’il ne s’agissait pas d’un désir pour moi, mais d’un désir par moi. Elle ne cherchait rien, mais elle me trouvait à chaque ligne, derrière chaque arbre, à chaque carrefour. Elle me trouvait comme je n’avais jamais été avec une femme, et rien dans l’histoire qu’elle lisait si distinctement ne ressemblait à la mienne. Pourtant j’étais l’homme qui guettait la renarde, la rousse s’en retournant de chez son amant, dans la forêt gorgée d’eau. La vie que j’avais menée jusqu’ici n’était qu’un rêve, celle qu’elle lisait pour moi, la réalité.
à ce stade de la nuit, j’y voyais en moi comme en plein jour. Elle a arrêté sa lecture après que le chasseur a joui. L’amour me débordait le cœur, dans la forme que je méprisais le plus jusque-là : la gratitude ? La dépendance ? La reconnaissance ? J’ai dit merci. Deux fois. Rien n’était plus nu que mes cordes vocales. Rien n’était plus abrasé — le champ, peut-être, dont il ne restait rien que l’odeur brûlée dans l’obscurité chaude. Merci… merci. Je me suis levé, j’ai retraversé la maison vide et j’ai repris la route vers le village. Avant le virage qui la masquerait à mon regard, il y avait un lampadaire isolé. Je m’adossai et je distinguai sa silhouette dans le champ. Elle marchait vers l’abîme lumineux de la vallée. Je m’attendais à la voir disparaître dans l’obscurité, mais à cette heure la lune la détourait sur le ciel violet. Elle marchait tout droit, dans sa robe claire, ses cheveux détachés. Elle s’arrêta au bord du champ, leva lentement les bras et disparut dans un saut.
VERSO
À ce stade de la nuit, je devrais dormir. C’est l’hiver et il fait un froid de loup dans la chambre pour étudiant où on m’a logé. Certains de mes collègues sont encore en train de boire des bières dans le salon commun. Je les entends rire, je ne les rejoindrai pas. Je suis content qu’ils soient là. J’ai fini par remarquer que ma concentration s’améliorait quand elle prend appui sur un bruit parasite. Je retourne dans le moment avec plus de facilité. Je savais que la lectrice ne s’était pas envolée ni jetée dans le vide. Si j’étais resté quelques jours là-bas, je l’aurais sûrement recroisée dans un bar avec les festivaliers, à un concert, au marché. Mais quand elle a levé les bras, si lentement qu’on aurait cru des ailes, mon cœur s’est arrêté de battre dans ma poitrine. Je savais et pourtant je croyais. J’imagine que c’est cela, avoir la foi. Je n’ai pas couru vers le champ pour vérifier, je n’ai pas attendu pour la voir ressurgir. Cette créature-là était toute à moi si je partais sans délai, alors j’ai marché vers le village et puis vers la ville où je suis arrivé au matin et j’ai pris un train pour rentrer chez moi. Deux voies se dessinent et s’excluent. Je peux me rappeler à ce qui m’a traversé pendant la première lecture et la seconde. J’ai l’impression de rencontrer un parfait inconnu chaque fois que je cligne des yeux et que reviennent certains des mots qu’elle a lus pour moi, l’image de son dos et de la montagne. (…) Mais à un certain stade de la nuit, je peux vivre ce qui nous est arrivé ensuite, ce qui nous serait arrivé ensuite, direz-vous. Et celui que je suis quand je marche vers elle des nuits entières, m’est, lui, parfaitement familier.
magnifique texte sur le désir et ses ambiguïtés. merci !
Howard Barker, dont j’admire le travail, dit dans Le Théâtre de la Catastrophe que ce n’est pas offenser le public que de lui offrir l’ambiguïté. Merci, Ève, de me conforter dans cette voie que je compte creuser tout l’été.