#rectoverso#03 / avec Camille Laurens / il y a… eh, oui !

Recto

Il y a souvent sous le vent des ombres errantes – le vent ne vient jamais seul, même le plus froid, même celui venu des pôles en limite de chauffe – et ces ombres, elles filent à toute vitesse au plus près du relief ; on pense que ce sont celles des nuages mais c’est une tromperie qu’elles ont trouvée pour s’expliquer.

Il y a toujours de nouvelles configurations qui surgissent ici et là – retournements des circonstances, adversité du hasard, courage de l’invention ? Difficile de savoir précisément. Elles s’incrustent dans une terre hospitalière. Attendent les pluies tendres de printemps. Et un matin, elles s’élancent. Sans réfléchir vraiment. Juste à l’écoute de cet élan qui assurera l’équilibre de la structure, cellule contre cellule. Qu’un souffle vienne, qu’une bolée de grêle s’abatte, qu’une rafale de criquets soulève la poussière, et tout s’écroulera. Mais il arrive que la geste du destin tienne promesse sans s’acharner à tout dénaturer.

Il y a encore des matins d’accalmie, même de plein été. La fraicheur sinue entre les épillets vert pâle jusqu’à tempérer les grandes feuilles effilées, glauques. Si le fond de l’air est laiteux, l’odeur grasse du marais s’agrippe aux narines. Mais il arrive que le mistral la pousse et on sent mieux les odeurs plus subtiles des fleurs. 

Il y a eux. Avec des chiens. De toutes tailles. De tous pedigrees. Des bâtards même. Libres ou en laisse, ils passent dans mon champ de vision. Passant, ils font. Le long du chemin, traces cocasses en guirlandes fauves sur les bas-côtés qui finiront par s’effacer avec les pluies d’hiver jusqu’à devenir engrais au feston des broussailles, résistance de proue du marais.

Verso

Oui, abc des possibles non envisagés mais que l’on sent poindre dans la poitrine à peine ce mot de rien prononcé ; Oui, jamais planté mais s’élevant dans les airs comme ces diaspores ailées, son ballon précédant le panier dans lequel un i rit, crie de joie, sourit, sourit dans la nature indéterminée du nouveau-né, fournit sans renier, déclare et entend se redresser ; Oui, vaillant par essence ; Oui, vagabond céleste, sans maître ni boussole, amoureux du vol plané mains tendues vers l’azur, ses archipels déliés ; Oui, mot-mas où nicher, nid d’hirondelles, coquille de noix fragile sur les flots de l’aventure du vivre, repos du gardien des ouvertures à défricher ; Oui, lande tendre, plus vaste qu’il n’y parait, voile amoureuse des alizés, résolue à avancer ; Oui, mot libéré du carcan des consonnes, du bouiboui des rancunes ; Oui, mot-livrée aux promesses plurielles grâce à lui délivrées.

2 commentaires à propos de “#rectoverso#03 / avec Camille Laurens / il y a… eh, oui !”

  1. « Il y a souvent sous le vent des ombres errantes » c’est très beau et l’on se laisse porter de pluie en accalmie (apparente) (cette meute de chiens (de chasse)) et tous ces oui qui se murmurent
    merci Gislaine