
La sixième part de l’auréole, c’est la mienne. Comme la part manquante sur la tache où pointe mon épaule gauche. Je sais que ma chance est là. A condition de déclencher avec autant de fulgurance que mon épaule gauche quand l’occasion se présente. Alors j’ai commencé à explorer la part qui était mienne. A mesure que mes muscles s’échauffaient, je percevais les mises en silence dans les terriers à mon approche. Pas assez furtif encore. J’ai assoupli les muscles des quatre pattes en sautant sur une branche basse. Basse mais déjà assez haute. Réception comme je les aime. Sans craquement de branche. Avec un équilibre très vite rétabli et sans tanguer. J’aurais été prêt à déclencher tout de suite en cas de viande endormie. Bon travail sur la descente. Bon choix de l’aire de réception. Pas de branche sèche à faire craquer sous l’herbe. Pas de bruit traître. Très vite j’ai senti que la nuit avait changé en ma faveur. J’ai entendu ramper à quinze sauts, sans précipitation alors que j’étais si proche. Ça furetait dans un terrier à cinq sauts, j’ai fait exprès de passer juste au-dessus, le mouvement a continué. J’étais prêt à l’attaque par surprise. La nuit était de ces nuits sans lune ni étoile apparente, trop de nuages épais. Il ne pleuvait pas et rien n’indiquait qu’il allait bientôt pleuvoir mais il avait beaucoup plu les jours précédents et je devais sauter par-dessus de grandes flaques pour éviter tout effet de splash dénonciateur. Encore un bon entraînement, certaines flaques avaient la longueur d’un bon saut et demi. Etirement des muscles, entraînement à la réception tendue, échauffement des pelotes. En frôlant une termitière, j’ai entendu un bruit inhabituel, qui semblait venir vers moi. Je me demandais si les cinq autres étaient aussi en éveil, en tout cas, aucun, aucune n’avait donné d’alerte. Cela ne paraissait pas être l’un de ces assemblages de plaques dures, de couronnes brûlantes et d’humains, dont il faut se méfier car il en sort parfois un genre de foudre. Cela faisait humain quand même. J’ai essayé de me rapprocher d’une autre part d’auréole, celle dont je me trouvais le plus proche. L’autre devait bondir trop loin de là, aucun signe. J’étais peut-être seul à entendre ça. C’était peut-être pour moi. Pas un zèbre, ils sont toujours en groupe. Pas un phacochère, trop léger. Peut-être une antilope. Pas le plus facile, pour le déclenchement. Soudain, dans mon oreille gauche, celle qui n’était pas orientée vers le village cerné par nous six, le bruit s’est précisé. Pas plus les habitants des terriers que les rampeurs ne semblaient en tenir compte. Le bruit était fait de plusieurs bruits. Il y avait un double frottement sur la terre mouillée, comme quelque chose qui glisse sur deux appuis. Il y avait aussi un grincement régulier, presque comme le battement d’ailes de certains oiseaux en vol battu. Et puis l’inverse d’une approche furtive : ça cognait sur certains arbres et même certaines termitières. A une distance estimée à environ cinq cents sauts, j’ai distingué la voix de l’humain. Elle mélangeait feulement régulier et émissions à des hauteurs de son variables. Tout l’inverse d’une approche furtive ! Mais il y avait autre chose, qui s’est précisé au moment d’un choc plus fort que les autres, contre le tronc d’un kobo à environ quatre cents sauts – j’ai su que c’était un kobo en captant le sursaut du mansa diboŋ
à la cime et on sait bien que les mansa diboŋ ne font leur nid que tout en haut des kobo. Un son que je n’avais jamais entendu, pas un son d’arbre ou d’herbe, ni un son de viande. Pas ce qui vient du ciel ou de l’eau, même quand elle remplit le marigot. Et même l’humain n’avait jamais fait entendre un tel son pour moi. Qui était donc cet humain-là ? J’avais envie qu’il se rapproche encore pour savoir et, à la fois, je n’avais pas envie. Et c’était bien la première fois que je n’avais pas envie qu’une viande se rapproche de moi. Quelle sensation déplaisante ! La même que celle qui pousse toute viande à se cacher quand mon approche n’est pas assez furtive ? A trois cents pas, l’ensemble des bruits s’était précisé, l’humain devait avancer tout seul. J’avais envie de lui et pas envie à la fois. Mais voilà, j’étais toujours moi, j’étais aussi viande.
Prise dans le récit de bout en bout !
Ah ben ça, ça encourage ! En plus, nous ne nous étions jamais croisés, je crois, dans ces échanges du Tiers Livre… Merci, merci beaucoup !
Tenue en haleine. La place du sonore et du mouvement.
Et, j’ai été à la découverte du Mansa dibong mais, une différence avec le Kumareh ?
L’un ou l’autre… de jolies « viandes ».
Ah, merci… Le Mansa diboŋ est le grand calao… qui m’a beaucoup impressionné à voir… autant que le léopard à entendre ! Au plaisir de prochains échanges, Philippe